Anton consulta sa montre et lança le compte à rebours. Dans douze minutes précisément, tout allait basculer. Alors que les alarmes retentissaient dans l'étroit habitacle, une voix désincarnée surgit à travers la radio pour débiter les étapes du protocole de décollage. La trotteuse se traînait d'une seconde à l'autre, un océan de regrets dans chaque seconde passée, un univers d'angoisse dans chaque seconde à venir.
D'un geste nerveux, le pilote leva la main à son front pour essuyer la goutte de sueur qui partait à l'assaut de son sourcil, mais ses doigts ne rencontrèrent que le verre. Saleté de casque ! Perché dans le module de commandes d'une fusée, assis sur plusieurs milliers de tonnes de carburant inflammable qui allaient sauter d'un moment à l'autre pour le précipiter dans le vide de l'espace, et Anton trouvait le moyen de se plaindre de stupides détails de son casque. Cette pensée déclencha un rire nerveux chez l'astronaute.
— Tout va bien, Anton ?
A travers le hublot de l'habitacle, ce dernier distinguait à peine le centre spatial d'où l'appelait le contrôleur de vol. Là-bas, au loin, toute une équipe d'hommes et de femmes travaillait avec ardeur pour l'arracher à l'attraction terrestre. Restait à prier que les ingénieurs avaient bien fait leur boulot !
— Oui, oui, grommela l'astronaute. Paré au décollage !
Dans le coin de son regard, un bouton rouge clignotait faiblement. ABORT. Cinq lettres qui représentaient tellement de choses : la possibilité de tout annuler, de renoncer au voyage sans retour, aux risques, à l'exploration de l'inconnu ; la possibilité de continuer la vie qu'il avait toujours menée, sans tambours ni trompettes. Les alternatives contenues dans cette décision lui donnaient le vertige : quel choix était le bon ? Mais il avait fait une promesse, et cette promesse lui interdisait tout retour en arrière.
Des années plus tôt, au chevet de sa soeur malade, Anton l'avait regardé perdre peu à peu la bataille. La jeune Ellen avait toujours rêvé d'espace : aussi loin que ses souvenirs remontent, Anton l'avait toujours vu la tête renversée vers le ciel, les pieds jamais vraiment sur Terre. Même coincée sur un lit d'hôpital, sa jumelle n'avait eu d'yeux que pour l'inaccessible vide stellaire et tous les mondes qu'il renfermait. Douze ans de vie qui avaient filés comme douze minutes, un amour trop grand pour s'arrêter avec la vie, des souvenirs dévorés par le regret, et une promesse : atteindre les étoiles, quoi qu'il en coûte.
Dans une explosion de flammes, les propulseurs s'éveillèrent. La pression augmentait, mais Anton se sentait plus léger que jamais. Les doutes, les questionnements étaient restés sur Terre, et lui, en chemin vers les étoiles, se sentait enfin en paix avec ses souvenirs, et lui-même.
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