Ses boucles agitées par le vent devant ses yeux servaient de distraction à Noa. La capuche de son sweat noir lui offrait un abri contre le froid du mois de novembre. Et contre les gens. Elle avait déjà eu l’occasion de constater que porter des écouteurs fichés dans ses oreilles ne suffisait pas à dissuader les spécimens les plus sociaux de lui adresser la parole. La capuche, en revanche ! Quelle invention merveilleuse ! Dès qu’on voyait, ou plutôt ne voyait pas, son visage enfoncé dans l’ombre de son sweat, on passait son chemin sans même essayer de lui dire bonjour. Qui plus est, là où le commun des mortels se demandait pourquoi Diable une si jolie jeune fille tenait à cacher son doux minois dans un tel vêtement de rustre lorsqu’il faisait chaud, la question ne se posait plus à partir des premières retombées des températures. Septembre, puis octobre, et enfin novembre. On se rapprochait de l’hiver, tout le monde couvrait sa tête, désormais.

Ainsi, Noa attendait tranquillement son bus sans que personne ne vienne l’importuner. Tant mieux, parce que le chapitre qu’elle était en train ade lire dans le roman qu’elle avait entamé la veille était particulièrement palpitant. Elle n’aurait pas fort apprécié qu’on la coupe dans sa lecture… Ses doigts se crispaient légèrement, frileux, et tournaient un peu plus difficilement les pages qu’en sortant du lycée. Mais l’intrigue valait la peine d’être parcourue, même si les gants de l’adolescente étaient restés à la maison – triste oubli.

- C’est bien, ce que tu lis ?

Noa sursauta et faillit en perdre la page qu’elle lisait. Qui avait osé ? Elle releva les yeux de son livre, écarta une mèche de cheveux blonds de son visage pour mieux voir, et essaya, autant qu’elle put, d’offrir un air aimable à son interlocuteur.

- Oui, c’est un passage très prenant. J’ai hâte de le finir.

La subtilité avait peut-être noyé son reproche, mais Noa n’avait pas le cœur à remballer purement et simplement un inconnu. Surtout un inconnu avec une aura aussi solaire. Noa essaya donc de se faire comprendre sans avoir recours aux phrases mordantes qu’elle préparait dans sa tête en prévision de ce type de situation – mais qu’elle ne prononçait jamais, bien entendu : elle baissa les yeux vers son livre toujours ouvert.

- Et tu fais quoi ?

Cette fois, Noa ne put se retenir de soupirer, bien qu’elle fît l’effort de maintenir le sourire timide qu’ornaient ses lèvres.

- Ben… Je lis.

Elle ponctua sa réponse d’un geste en direction de son roman. Juste au cas où l’inconnu s’avérerait finalement trop demeuré pour comprendre. Ce dernier secoua la tête en riant.

- Non, ça je vois bien. Je veux dire, tu fais quoi, là, maintenant, sur le trottoir ? Tu attends ?

Les joues de Noa rosirent légèrement. Peut-être que ce n’était pas elle qui avait l’air demeurée, finalement.

- Oui, répondit-elle. J’attends le bus.

- Le 75 ?

Noa leva les yeux de son livre.

- Oui ! Comment tu sais ?

L’inconnu – qu’elle prit le temps de regarder un peu plus en détail cette fois-ci – lui pointa du doigt le bout de la rue. Sur l’asphalte, juste avant de disparaître dans un tournant, le bus ronronnait, plein des passagers qu’il venait d’embarquer. L’adolescente ouvrit la bouche sans qu’aucun mot ne se décide à en sortir.

- Je me suis dit que c’était peut-être celui-là. Et, visiblement, c’est le cas.

L’inconnu contourna Noa pour s’asseoir sur le banc de l’abribus. Après avoir papillonné des yeux quelques secondes sans comprendre comment elle avait pu rater son bus, Noa finit par se tourner vers lui. Avec un sourire amusé, l’homme lui fit signe de le rejoindre sur la banquette. D’ordinaire, jamais Noa ne se serait assise seule avec un inconnu plus âgé qu’elle, de toute évidence, sans personne autour pour vérifier qu’il ne s’agissait pas d’un criminel. Mais quelque chose dans l’aura de cet homme-là la rassurait. Elle avait envie de lui faire confiance sans se l’expliquer. Résignée, Noa rangea son livre dans son sac et prit place sur le banc.

- Je m’appelle Erwin, déclara l’inconnu. Et je veux bien attendre le prochain bus avec toi si ça te rassure. Ou te laisser en paix avec ton bouquin, si tu préfères.

Erwin avait l’air parfaitement sérieux, ce qui surprit Noa. Et, même si cette proposition lui laissait une opportunité en or de se replonger dans son roman, la jeune fille n’eut pas envie de se retrouver seule à nouveau.

- Tu peux rester, dit-elle d’une voix timide. Je m’appelle Noa.

- Je sais, répondit-il de but en blanc. C’est comme ça qu’une fille t’a appelée quand le bus est passé. Mais comme tu n’as pas réagi, j’ai cru qu’elle se trompait de prénom, au début, j’avoue.

Décidément, les joues de Noa n’en finissaient plus de se teinter de rouge. Heureusement que le vent était piquant, cela lui faisait au moins un bon prétexte pour expliquer la coloration de sa peau. Mais comment avait-elle pu se laisser à ce point emporter par l’intrigue de son roman, au point de ne plus voir le monde autour d’elle ? Intérieurement, Noa se fit une promesse, qu’elle savait pertinemment ne pas tenir, par ailleurs : ne plus jamais se cacher sous sa capuche en attendant le bus.

- Tu as de l’imagination, Noa ?

- Hm, moui.

- Tu écris des trucs ?

- Heu…

- Ok, pas de problème, on est pas obligés de parler.

Erwin se pencha pour farfouiller dans un petit sac à dos qu’il avait posé à ses pieds. Noa sentit une petite vague de soulagement monter en elle. Une conversation en tête à tête, ce n’était pas ce qu’elle espérait, même si c’était bien gentil de la part d’Erwin de lui tenir compagnie. Mais, justement, sa compagnie lui suffisait. Si elle pouvait éviter de taper causette…

A côté d’elle, Erwin s’agitait un peu. Il avait dû trouver ce qu’il cherchait dans son sac pour s’occuper. Certainement quelque chose de plus intéressant qu’une ado silencieuse, pensa Noa. Par principe, et un peu par pudeur, la jeune fille refusa de regarder ce que faisait son voisin. En ce qui la concernait, elle hésitait à reprendre la lecture de son livre, mais si Erwin retentait de discuter, ou si le bus arrivait de nouveau, elle devrait s’interrompre. Et une interruption inopinée dans la soirée, c’était bien assez. Noa jeta un œil à la batterie de son téléphone. La petite pile chargée à hauteur de 21% lui fit mal aux yeux. Ecouter de la musique ne serait donc pas une bonne idée non plus – à moins de vouloir partir à l’aventure sans moyen de communication, mais ce n’était pas le cas. En prise avec l’ennui qui menaçait, Noa finit par opter pour sa solution miracle : rêvasser. Dans sa tête, les suites possibles de ce qu’elle lisait quelques minutes auparavant défilaient. L’intrigue prenait différentes formes, les personnages se mêlaient à d’autres et les paroles s’habillaient d’une voix tantôt suave, tantôt nasillarde, au gré des idées.
Noa commençait à se perdre dans le dédale de ses histoires lorsque son attention fut ramenée à la réalité par un son ténu à côté d’elle. Un grattement. L’adolescente tourna la tête vers sa gauche. Erwin était en train de dessiner au crayon sur un petit carnet qui semblait avoir vécu mille vies. Lui aussi paraissait dans son monde, ainsi occupé à coucher son imagination sur le papier. Noa l’observa un instant sans rien dire. Elle tenta de deviner à l’avance ce que formeraient les traits gris sur les feuilles. Elle ne manquait pas de créativité, pourtant, elle fut surprise plusieurs fois au dernier moment par les détails qu’ajoutait Erwin à ses ébauches.

- C’est quoi, là, dans sa main ? On dirait un trident.

Noa réalisa avec une seconde de retard que les mots lui avaient échappé. Un sourire remplaça l’expression concentrée d’Erwin.

- Peut-être que c’est un trident. Je sais pas. A toi de me dire.

Il y avait une note d’amusement dans les paroles du jeune homme. Noa se prêta au jeu avec un plaisir mal dissimulé.

- On a qu’à dire que le personnage que tu dessines, là, c’est un dieu ! Avec le trident, puisque j’ai décidé que c’en était un. Alors ce serait un dieu comme, hum, Poseidon !

- Poseidon, rien que ça ? rit Erwin.

- Hm, c’est vrai que c’est un peu trop facile. Ou alors un dieu de la mer d’une autre mythologie ? Mais je les connais pas. Tu les connais, toi ?

- Désolé. Ma spécialité, c’est plutôt la mythologie grecque.

Contrairement à ce qu’il voulait bien dire, Erwin n’avait pas l’air désolé le moins du monde et continuait à dessiner tranquillement ce qui lui traversait l’esprit. Noa observait attentivement chaque trait comme si elle pouvait y lire les réponses qu’elle cherchait. Mais le croquis ne dévoilait rien sur l’idée de son auteur. L’adolescente eut soudain une idée.

- Non ! Je sais ! s’écria-t-elle. On va faire plus original qu’un dieu, ce sera un demi-dieu !

Une étincelle énigmatique traversa le regard d’Erwin.

- Va pour le demi-dieu. Et ensuite ? Qu’est-ce que tu peux me dire d’autre ? Je te préviens, quand le dessin est fini, je passe direct à la page d’après pour en commencer un autre.

- Non non non ! Attends, heu, c’est un demi-dieu, lié à la mer du coup, puisqu’il a toujours le trident. Et, heu, on pourrait dire qu’il marche sur la mer. On dirait, regarde, avec ces petits trucs, là, ça ressemble à des pieds. Et là, c’est des vagues.

Erwin acquiesça en griffonnant des détails insignifiants seulement destinés à faire gagner du temps à Noa.

- Et là, reprit l’adolescente, on dirait un animal. Comme un petit poisson. Mais je comprends pas pourquoi il est sur l’épaule du demi-dieu… Ah si ! Je sais ! Il est là parce que c’est un poisson magique, il peut respirer hors de l’eau et il vole grâce à la pensée, donc le demi-dieu le porte souvent sur son épaule. Comme un perroquet de pirate !

Cette fois, la voix d’Erwin explosa en un rire sonore.

- Eh ben ! Ça en fait, des choses !

- Et là, c’est…

Erwin referma le carnet d’un geste brusque.

- Ton bus est là, on a failli le rater une deuxième fois.

Noa tourna la tête en direction de la rue. Le bus venait de s’arrêter et le conducteur regardait dans sa direction d’un air interrogateur. La jeune fille se leva en trombe pour quitter l’abribus. Juste avant de monter dans le bus, elle interrompit son geste pour s’adresser une dernière fois à Erwin, qui rangeait ses affaires.

- Merci ! Mais, dis, finalement, ça représentait quoi, ton dessin ?

- Peut-être un demi-dieu de la mer qui marche sur les vagues avec un trident et un poisson. Qui sait ?

Noa s’apprêtait à protester, mais le conducteur du bus se racla grassement la gorge pour témoigner son impatience. Erwin lui fit un clin d’œil et un petit geste de la main avant de se détourner pour reprendre sa route dans la direction opposée. Noa n’eut pas le temps de lui dire au revoir. Elle grimpa dans le bus, alla s’asseoir sur la banquette arrière, et passa le trajet à rêvasser de divinités, de poissons et de la mer.

Mot'omne

VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 26 Nov 2024 à 14h42
L'image de couverture n'est pas de moi. J'ai laissé le crédit de @lu_ecrit sur insta, qui a créé les templates du Mot'Omne.

Le Mot'Omne, c'est la troisième édition du challenge "Mot'Saison". (Si vous suivez la logique, il y a d'abord eu Mot'Hiv, Mot'Spring, et ensuite Mot'Omne.) Quatre équipes gagnent des points en écrivant autant de mots que possible dans la journée, en essayant d'atteindre un objectif personnel, et des défis quotidiens permettent de rafler encore un peu plus de points. L'idée de base est d'avancer sur son roman, mais le problème me concernant est que "Qualitot" n'est pas près d'être écrit. Je le planifie toujours (la fin ne veut pas se révéler à moi), donc j'écris seulement des moments épars. Pour le Mot'Omne (et déjà lors du Mot'Spring), je compte donc certains textes qui tournent autour de Qualitot, et d'autres qui intègrent Erwin, même si j'ai quitté le forum Half God depuis le Mot'Spring.

Un des défis réalisés était d'intégrer un personnage de quelqu'un d'autre dans notre texte. Je me suis vu attribuer un perso un peu basique, une jeune ado un peu rêveuse, pas toujours super sociable, qui reste douce quand même. J'ai sorti Erwin de ma poche pour qu'elle rencontre quelqu'un de sympa, et voilà ce que ça a donné. (Si, comme Alek, vous pensez qu'Erwin est flippant, dites-vous juste qu'il ne se pose pas de question avant de sociabiliser avec quelqu'un, mais c'est un petit sucre.)

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