Fog and rain
11 décembre
C'était un temps à grenouilles. En tout cas, c'est ce que se disait Summersi, à l'abri de sa cabane donc le toit d'écorce fuyait à un endroit. Une petite faiblesse dans le tressage isolant la pièce qui offrait à la pluie une opportunité de se faufiler au chaud. Cela faisait des années que la Manitou devait régler ce problème, et cela faisait des années qu'elle estimait avoir toujours d'autres problèmes plus importants à traiter en premier.
Le toit fuyait donc encore ce matin-là.
Les gouttes, au fil des ans, avaient bien sûr imprégné le sol d'humidité, toujours au même endroit, donnant naissance à un petit amas de mousse. Summersi se résignait toutes les trois ou quatre décades à faire le ménage de cet invité impromptu. Mais, au fond, cet amas de mousse était comme un ami qu'elle n'aurait pas choisi et qui serait impossible à déloger. Un ami signe de vie, qui apportait de la couleur dans cette pièce entièrement boisée. Un ami sur lequel Lagon se plaisait beaucoup pour ses siestes.
Summersi regardait la mousse, les yeux dans le vague. Elle regardait les gouttes s'y écraser à intervalle régulier, sans un bruit.
Soudain, sous ses yeux, la répétition de ce goutte à goutte changea de décor. La cuisine sommaire taille dans le bois laissa place à un mur sombre et nu, fait de grosses pierres. La faible lueur du dehors disparut au profit d'une nuit grise.
La vision ne dura qu'une fraction de seconde. Mais elle suffit à Summersi pour avoir envie de partir d'ici. Sa cabane n'était plus un lieu sûr, son ami mousse n'était plus d'aucun réconfort. Seul le mouvement des gouttes tombant du plafond avait encore un sens, et il aspirait la Manitou vers des profondeurs du passé qu'elle désirait fuir plus que tout.
Telle une furie, Summersi sortit de chez elle. Elle eut juste le temps d'attraper à la volée une écharpe et la porte claqua dans son dos.
Dehors, le brouillard l'accueillit. Un temps idéal pour disparaître. Summersi s'y enfonça avec une pointe de soulagement. Personne ne la verrait. Personne ne verrait sa peau. Aucune insulte ne la percuterait, protégée qu'elle était par cette armure éthérée. La pluie ruisselait déjà sur ses bras, le long de ses cheveux, à la rencontre de ses joues... Mais la Totemisée n'y prêtait pas attention.
Au creux de sa tête, malgré la bouffée d'air salvatrice que lui offrait la forêt, restait logée cette image : la fuite au plafond d'une chambre d'enfant, dénudée et dénuée de toute fantaisie. Une chambre d'enfant déjà plus si enfant que ça, ou qui ne l'avait jamais été. Des murs austères, un sol froid, une cheminée trop souvent éteinte, un lit immense dans lequel se perdre lorsque l'on n'a pas encore six ans. Summersi resserra autour d'elle l'écharpe qui l'isolait un peu plus du monde.
Qu'est-ce qu'elle a, ta peau ?
Tu devrais aller voir à l'Académie, peut-être qu'on trouvera ce que c'est.
Quelle est cette sorcellerie ?
C'est une question de médecine.
Cette coloration est inachevée.
Ce n'est pas naturel, c'est une maladie grave.
C'est dangereux si on te touche ?
Aaaah, regardez-la ! C'est la malade !
C'est une couleur de monstre !
Mon papa, il a dit que je devais pas te parler.
Ta place n'est pas ici.
Elle avait compris.
Sa place, elle l'avait trouvée auprès de Sachem, qui de sa voix lui avait offert les notes réconfortantes qu'elle n'avait plus entendues depuis si longtemps. Qui avait continué à murmurer auprès d'elle, comme si elle le méritait plus que les autres ou comme s'il avait senti en elle ce besoin d'être accompagnée par quelqu'un de confiance.
Là, dans le brouillard et la pluie, tandis qu'elle marchait sans but vers le couvert des arbres, Summersi regrettait plus que jamais la disparition de Sachem. Elle eut beau tendre l'oreille, pas le moindre bourdonnement, pas le moindre rire ne lui parvint.
Il s'était réellement tu.
Et dans le coeur de la Manitou, cela faisait grandir la colère qui brûlait déjà en permanence contre le monde injuste des Notots. La pluie glissait sur elle mais Summersi ne sentait plus rien d'autre que le brasier de sa rancoeur lui dévorer la peau.
Writober 2025
- 1 - Ashes in the wind
- 2 - Escape the day
- 3 - Never say goodbye
- 4 - Take the pain
- 5 - Imaginary sunrise
- 6 - Run and hide
- 7 - Faded letters
- 8 - Dwindling road
- 9 - Feel the ache
- 10 - Misremembered kiss
- 11 - Believe your lies
- 12 - Confusion
- 13 - Bayonet
- 14 - Sacrifices
- 15 - Devoted companion
- 16 - Check back later
- 17 - Hurricanes
- 18 - Nothing to lose
- 19 - The price we pay
- 20 - Fog and rain
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