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– C’est bon, il a arrêté de pleuvoir.

Alice me dit ça comme si c’était le plus bête des contretemps. Comme si on ne venait pas de se taper le plus gros orage de l’été avec, en guise d’abri, rien de moins dangereux qu’un établi miséreux décoré d’une antenne. Cette fille n’a décidément jamais vu de paratonnerre dans sa vie, c’est sûr. Ou bien on a oublié de l’envoyer à l’école, où elle aurait eu l’occasion d’apprendre comment fonctionne l’électricité.

– Alors ? Tu viens ou t’attends que de la mousse te pousse sur les genoux ?

Je ne comprends pas d’où elle sort son expression, mais c’est vrai que j’ai les genoux tout mouillés. C’est moyennement sympa. Alors, tant qu’à faire, au lieu de moisir sur place, je sors de la cabane et je rejoins Alice. Elle marche à travers le champ de maïs et j’essaie de la suivre, mais des feuilles grandes comme mon bras et trempées comme des gants de toilette trouvent marrant de s’étaler sur mon visage ou de s’aplatir sur mes cheveux quand je passe. Expérience pas terrible, vraiment.

Je suis à pas grand-chose de râler un bon coup et de faire demi-tour (ce qui ne serait pas été très malin, vu la distance que je viens de parcourir et celle qu’il reste devant moi) quand les pas d’Alice se mettent à faire un bruit différent. Ça claque, c’est moins mat, je reconnais le son du bitume. Alors je me force un peu, je tends le bras, et je découvre, le cœur battant, qu’Alice se trouve sur une petite route qui longe le champ. Si on m’avait dit un jour que je me sentirais autant en extase face à une bande de goudron refroidi, j’aurais eu du mal à le croire. Et pourtant, c’est là, je sens un poids s’envoler de mes épaules et mon envie d’insulter la Terre entière se barre en même temps. La route. La civilisation. Merci à l’inventeur du macadam ! Je me sens aussi euphorique que les naufragés dans les films quand ils retrouvent la terre ferme. Je pourrais sauter de joie ! Je pourrais m’agenouiller et embrasser le sol ! Je pourrais…

Alice s’allonge sur la route. Comme ça, sans pression. Je la regarde comme si j’avais devant moi un extraterrestre.

– Tu fais quoi, là ?

– Je glane des patates, tu vois pas ?

Elle ne prend même pas la peine de lever la tête pour me répondre ! Les mots lui sont juste venus, comme ça, comme si elle répondait la même chose tous les jours. Et je me sens presque attaqué par cette réponse pleine d’insolence. Presque. Je souffle et, même si ça ne sert à rien parce qu’elle ne me regarde pas, je fronce les sourcils très fort. Il faut que j’aie l’air fâché, qu’elle comprenne que je n’aime pas sa façon de se foutre ouvertement de moi. Mais autant dire que ça ne marche pas au top du top…

– Tu vas prendre racines. Viens.

Alice tapote le bitume à côté d’elle pour appuyer sa proposition. Ça fait un petit bruit d’eau qui éclabousse quand sa main touche le sol. Plaf plaf. Des petites gouttes qui sautent pour lui atterrir dessus et mouiller un peu plus son pantalon. Pas de quoi me convaincre, en gros.

– Non merci. C’est pas mon truc, la sieste sur route un jour de pluie.

– T’as déjà essayé ?

Elle ne se démonte pas. Moi, si.

Je reste là, la bouche ouverte sur une tentative de réponse qui ne vient pas. Ce n’est pas super compliqué, comme question, mais si je réponds honnêtement (« non », donc), je vais passer pour un crétin ronchon (ce qui est à moitié plutôt vrai). Mais, si je réponds « oui », elle saura que je mens. C’est beaucoup trop flagrant. Alors je sais qu’il ne me reste qu’une chose à faire.
Je m’approche en soupirant, les bras croisés sur mon sweat mouillé. J’arrive à côté d’Alice et je la rejoins par terre.

Ma main touche le sol et j’ai envie de la retirer immédiatement pour l’essuyer. Mais hors de question que je me dégonfle ! Je pose un genou sur le tarmac. Mon pantalon aspire l’eau comme s’il était déshydraté. Je me tourne pour asseoir mes fesses sur le sol. La sensation de jean mouillé me démange. Alice me regarde du coin de l’œil, l’air de rien. Je sais qu’elle fait comme si tout ça lui importait peu alors qu’elle est hilare à l’intérieur. Je m’allonge une bonne fois pour toutes. L’eau imbibe joyeusement le tissu spongieux de mon sweatshirt. La capuche repliée sous mon crâne devient plus froide, humide, enrobe ma tête de moiteur. Super.

Je tiens à rester fier, alors je ne dis rien. Je fourre mes mains dans la poche à l’avant de mon pull et je fixe le ciel encore un peu gris. C’est complètement stupide, mais je ne peux pas m’empêcher de me crisper en imaginant qu’une dernière goutte de pluie, une petite retardataire, me tombe dans l’œil.

– Alors ?

– Alors quoi ?

Je prie pour qu’Alice ne m’ait pas vu sursauter. Il y a des chances, puisqu’elle a les yeux fermés depuis tout à l’heure. Mais j’ai peut-être répondu un peu trop sur la défensive pour être crédible dans le rôle du mec décontracté.

– Alors ce premier essai ?

– J’ai connu mieux. C’est pas l’hôtel le plus confort’ que j’ai testé.

– Ah oui ? Le genre all-in avec room service et tout ça ? Je parie que ça sentait moins bon.

J’ouvre la bouche pour répondre, mais la dernière partie de ce qu’a dit Alice m’interpelle. Comment ça, ça « sentait moins bon » ? Intrigué, je la boucle et j’ouvre grand les narines. Et là, une odeur chaude me saute dessus. Je me demande comment j’ai pu ne pas y faire attention. C’est un mélange de goudron, de soleil, de terre et de pluie. J’ai l’impression de connaître ce parfum sans complètement le remettre. Il me faut quelques secondes d’inspirations profondes pour comprendre que c’est la présence du champ de maïs qui me donne cette impression : à part ça, la route chauffée toute la journée et les gouttes d’après orage, je connais. Mais là, couché sur cette bande d’asphalte, je trouve que c’est mieux.

– Tu fais une crise d’asthme ?

Je sors de ma transe en me rendant compte que j’ai l’air d’un pigeon en pleine crise d’angoisse à force de respirer fort pour faire entrer l’odeur au plus profond de mon nez, comme s’il faisait un mètre de long. Je m’arrête immédiatement, comme si de rien n’était. Je tente un air blasé, ma spécialité.

– Pfff. Poussière dans le nez.

Je ne la regarde pas, mais je vois Alice hocher la tête. Et est-ce que ce serait un sourire en coin que je distingue vaguement en osant un œil dans sa direction ? Non mais je rêve !
Comme je me remets à bougonner et que je ne dis rien de plus, Alice se tait aussi, et le silence s’allonge, s’allonge, s’allonge.

VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Jul 2025 à 00h31
Petit extrait d'un passage (le seul en fait) qui était fixé dans ma tête concernant Alice et Ignas. C'est même la scène qui a donné naissance à ces deux personnages !

Commentaires (9)

Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Jul 2025 à 07h17
Mon cœur est ravi de lire un autre extrait avec Alice et Ignas Merci Milou pour ça. Et quel extrait ! C'est trop bien écrit, et sincèrement j'y étais avec eux ! J'en veux plus encore maintenant xD
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Jul 2025 à 16h55
Héhé ravie que ça te plaise @Zukki C'est un échange de bons procédés : je poste un extrait d'eux deux quand tu postes un texte Si ça peut te rassurer (ou pas ?), je n'ai posté ici qu'un extrait de la scène mais la suite vue par Alice est écrite (Je pense qu'en vrai c'est un bout de ça que je t'avais montré pendant le challenge du Word Bloom).
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Jul 2025 à 18h00
Ah bon ? Je me souviens de différentes scènes mais rien sous la pluie ☔️ ? Si on fait cet échange de procédés là, attends toi à voir de plus en plus d'écrits de ma part sur le site ! :3
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Jul 2025 à 18h36
Au temps pour moi, j'ai retrouvé l'extrait que je t'avais envoyé et c'était vraiment un très petit extrait Donc tu as un extrait de l'extrait manquant quelque part dans tes messages

J'en attends toujours plus dans ta galerie, je dis pas non
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Jul 2025 à 19h54
Ohlala, il faut que je me replonge dedans alors ! D:

Trop bien, ça va peut-être nous encourager mutuellement ! :D
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 07 Jul 2025 à 21h39
Histoire de pouvoir lancer encore plus de textes random pendant l'été, j'ai lancé un défi d'écriture juste ici qu'on peut refaire à l'infini tant il est déclinable ! :D
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Jul 2025 à 22h41
Jpp que tu viennes carrément faire ta petite pub son mon texte pour essayer de me harponner (C'est un défi que j'ai mis dans les prompts d'été que j'ai envoyé à des copines, j'aime bien hehe)
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 27 Jul 2025 à 20h27
Je suis sûre que tu aies la notification comme ça xD
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 27 Jul 2025 à 22h28
Ah c'est fourbe, j'avais oublié

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