— Belle journée, mon étrille ?
— On peut dire ça. Les gros contrats s’enchaînent. Excuse-moi si je rentre tard ces derniers jours, Fona.
Elle pivota son long cou vers son époux. Le charme d’Orex survivait aux assauts du temps. Lui souriant de ses cent dents — quatre-vingt seize, pour être exact — elle le pardonna sans peine.
— Le fils du Duc Deroll il y a trois jours, maintenant la fille de la Baronne Urdöf... A croire que tous les nobles vont bénéficier de mes services ! gémit le perturbateur mnésique.
— Allons, Orex. Dis-toi qu’un jour nous habiterons une maison aussi grande que la leur. Mieux ! Un palais !
— Avoir un palais pour demeure ? Non merci. Toutes les pièces communes ne sont à personne, et la chambre de nos invités me serait aussi étrangère que les cuisines des domestiques. Je me sentirai intrus dans ma propre maison.
Fona soupira. Elle espérait que le pessimisme abandonne son époux, comme il quittait en ce moment son long manteau noir — uniforme de travail obligatoire.
Deux mois auparavant, les pouvoirs de Fona s’étaient mystérieusement affaiblis jusqu’à disparaître. Orex se trouvait contraint d’assurer tous les mystiques contrats signés à l’ombre de la ville. Perturber les souvenirs des civils coûtait cher. Malheureusement, l’inquisiteur et l’exécuteur payaient somme égale. Le demandeur remettait trois sacs généreusement garnis de pièces à Orex. Néanmoins, en contrepartie, lui se trouvait alourdi des souvenirs perturbés.
⁂
Le kabir arracha de ses ongles crochus les résidus pailletés de son labeur à la bibliothèque. Ses six enfants s’exerçaient à la magie en agitant leurs minuscules mains verdâtres. Leurs gestes maladroits comblaient l’espace de sons gras et lents.
— Mar... Pause ! demanda le père.
Sa voix âpre eut l’effet d’une incantation divine. Les six petits kabir, aux oreilles tordues et aux chairs généreuses se turent.
— Mar... Marre !
La sœur du travailleur abandonna son potage pour s’inquiéter de l’état de son frère. Par des mots simples — et écorchés — il lui conta ses mésaventures. Persuadé d’avoir fait la rencontre d’une de ces ombres maléfiques, le kabir songeait à l’exil. Les perturbateurs mnésiques terrorisaient les habitants, quelle que soit leur espèce.
L’être mi-gobelin mi-fée visualisait en boucle la scène : l’homme qui, surpris par l’arrivée du kabir, avait lâché le corps d’Arine Urdöf sur le carrelage gelé de la bibliothèque. Le corps de la jeune fille, qui lui avait semblé plus glacial encore que le sol. L’alerte du kabir avait été ralentie par les problématiques de compréhension entre le peuble humain et le sien. Non sans mal, il avait finalement réussi à transmettre l’urgence de la situation aux autorités compétentes.
Arine Urdöf devait être de retour à son domaine à présent. Le kabir s’inquiétait de son état.
⁂
Au domaine de la Baronne, les domestiques allaient et venaient dans la chambre de la jeune Arine. Linge chaud, concoctions miracles, couvertures doublées, tout s’organisait pour assurer la guérison de la noble affaiblie. Affaiblie, le terme se trouvait faible, justement. La Baronne mordillait sa lèvre intérieure, les bras croisés, simple spectatrice devant le théâtre de ses employés.
— Croyez-vous qu’elle ait pu être contaminée aujourd’hui ? questionna-t-elle.
Le majordome, Elias, servait la famille Urdöf depuis vingt-cinq ans.
— Mais enfin, par qui ?
— Par les Deroll ! Elle a voulu rendre visite à Laz aujourd’hui, mais il se trouvait malade. Qui sait si le mal qui le ronge ne l’a pas atteinte ?
— Oh, qui sait Madame, qui sait ?
— Elias, vous ne m’aidez pas.
— Pardon, Madame.
Il s’engagea alors dans le bureau attenant. Une coquille en verre, semblable à un œuf dont le contenu se révélait par magie, trônait sur un revêtement en velours. Quand Elias l’effleura, la coquille accueillit une fumée pourpre. Des éclats dorés naquirent dans l’effusion. Le majordome interrogea l’objet mystique sur la maladie d’Arine. Aussitôt, la fumée se changea en un liquide visqueux. Ses teintes violacées virèrent au bleu profond, puis au noir. Elias ramena brusquement ses mains près de son torse, frappé de spasmes. L’image se dissipa aussitôt, ne laissant au centre du velours qu’un œuf transparent.
Il accourut dans la chambre, inquiet.
— Ne me dites pas que vous avez encore interrogé votre coquille ridicule, Elias !
— Madame, je connais vos doutes quant à sa fiabilité mais...
— Mon pauvre, vous allez à vau-l’eau...
— Arine est gravement malade.
— Cela, je pouvais le dire sans interroger un œuf en verre, Elias.
Le majordome crispa ses mâchoires. Son regard se posa sur le corps endormi d’Arine. Malgré les efforts des dames de chambre, la jeune fille peinait à se réchauffer.
— Il pourrait s’agir du supplice d’Emis. Emis supplicium.
La Baronne attira Elias à l’extérieur de la chambre et des oreilles curieuses.
— Emis supplicium ? Cette maladie n’est plus reportée depuis des décennies Elias, que me chantes-tu ?
La quadragénaire détenait de bons restes de ses études à l’Académie de Purz.
— Nous allons surveiller son état, Madame la Baronne, mais si son corps demeure aussi froid, vous allez devoir me faire confiance.
La noble fronça les longs sourcils blonds qui dessinaient son visage ferme. Une réflexion sembla traverser son esprit tandis qu’elle perdait son expression de colère.
— Entendu, nous verrons cela demain. Je veux qu’il y ait en permanence quelqu’un pour la surveiller. Que chaque personne qui demeure à son chevet se change et se lave en quittant sa chambre, de sorte à limiter le risque de contamination. Je prendrais mon petit déjeuner à l’aube. Assurez-vous qu’il y ait des prunes. J’ai vraiment envie de prunes.
Puis, elle traversa le couloir et disparut derrière une énième porte
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