— M. Laz est-il chez lui ? demanda Arine à une domestique.
– Oui, Mademoiselle , mais je ne crois pas qu’il soit disponible maintenant.
– Serait-il malade ?
– Oh ! Pire encore. M. Laz n’est plus vraiment lui-même ces derniers jours.
Arine tordait sans relâche une mèche de ses cheveux blonds. Alors c’est vrai, ce qu’on raconte.
— Cela lui plairait peut-être d’être accompagnée d’une amie, non ?
La domestique semblait peser le pour et le contre. Ses lèvres se pincèrent dans une drôle d’expression.
— Je crains qu’aujourd’hui ne soit pas le bon jour, repassez plus tard Mademoiselle Arine.
La jeune noble redressa ses jupons et effectua un demi-tour brusque, espérant marquer sa déception. Lorsqu’elle reposa ses fesses dans le carrosse, sa mère l’interrogea :
— Tiens tiens, le fils du Duc se montre-t-il distant avec ma tendre enfant ?
— Ce n’est pas ça, Mère. Il lui est arrivé quelque chose.
— Quels ragots es-tu encore allée écouter, Arine ?
Les reproches habitaient le ton de la Baronne. Elle n’aimait pas que son unique fille attache autant d’importance aux conversations du peuple.
— Ils parlent d’un perturbateur mnésique, avoua Arine, la voix lointaine.
Comme si le fait de parler plus bas pourrait la sauver de ce sujet épineux.
— Allons, tu sais comme moi que cela n’existe pas. M. Laz souffre peut-être d’une maladie disgracieuse. J’entendrais qu’il ne souhaite s’exposer ainsi face à sa future fiancée.
Arine hocha la tête. Peut-être, oui.
La Baronne Urdöf fut déposée devant ses jardins, où ses amies l’attendaient pour leur habituelle lecture commune. Arine la salua et, assurée que sa mère était suffisamment loin, demanda au cocher de s’arrêter à la bibliothèque.
L’édifice ne cessait d’impressionner Arine. Ses colonnes pourpres et ses lucioles incrustées dans le marbre confiaient au bâtiment des allures mystiques attrayantes. A l’intérieur, la magie continuait d’opérer : tant visuellement que dans le clapotis de l’eau en lévitation, entre les allées. Ce son si envoûtant avait la fâcheuse tendance de réveiller les vessies endormies. Ce fut évidemment le cas de la jeune noble, qui se précipita aux toilettes tandis que le personnel la saluait, de révérence en révérence.
Une fois sa vessie soulagée, elle put entamer ses recherches. Un être, à mi chemin entre le gobelin et la fée, s’occupait de purifier des ouvrages brillants. Ses doigts crochus actionnaient la gâchette d’un spray aux odeurs herbacées.
— Pardon, excusez moi, l’interrompit Arine.
Les yeux globuleux du kafir roulèrent sur elle dans un bruit gras et lent. Arine remerciait son propre corps de se mouvoir avec fluidité, sans ces sons abominables.
— Mar... Oui ? répondit l’être, dans une voix semblant provenir de ses entrailles visqueuses.
— Je cherche à en savoir davantage sur les perturbateurs mnésiques.
— Mar... Mar où ? Là ?
En cet instant, toute la noblesse d’Arine ne pouvait rien faire face à l’inintelligibilité de ce kabir. Elle fit mine de comprendre ses indications — s’il était possible de les nommer ainsi — et s’enfonça dans une autre allée.
— Vous ne trouverez rien sur eux dans ces livres, commenta une voix grave depuis l’obscurité.
Arine sursauta. Le cou tendu et les épaules contractées, elle se figea sur place. L’homme se révéla en s’approchant. Il mesurait deux fois sa taille et possédait, à la place des mains, des pinces blanchâtres.
— Pourquoi vous renseignez vous sur les perturbateurs mnésiques ? questionna la créature.
Inquiète mais satisfaite d’interagir clairement avec cet être — quel qu’il soit — Arine se livra à lui. La maladie de son ami, les rumeurs dans la ville, la mention d’une ombre maléfique...
L’homme dévoila sa dentition dans un inattendu sourire. Des canines acérées remplissaient sa bouche sur plusieurs rangées. Arine prit peur. Elle tenta de fuir, mais une pince blanche lui saisit le poignet. Un nœud se noua dans sa gorge. Le souffle coupé, elle dut affronter le regard de la créature. Ses globes oculaires accueillaient une matière noire. Elle semblait dégager de la fumée. Des tatouages en spirales se dévoilaient, comme pourvus de reflets irisés, sur les tempes de l’être effrayant.
Soudain, le crâne d’Arine bascula en arrière. Elle perdit connaissance, et devint une poupée de chiffon maintenue droite à la seule force de la créature.
— Arine Urdöf, par les pouvoirs qui me sont consacrés, je viens perturber à jamais tes souvenirs.
Le kabir arriva dans l’allée, laissant seulement le temps à la créature de déguerpir, et à la silhouette d’Arine de s’évanouir.
Elle ne le saurait probablement jamais, mais ce jour-ci, elle fut la victime d’un perturbateur mnésique.
Les écrits de Zukki
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Commentaires (2)
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Peut-être qu'Arine et le perturbateur mnésique reviendront dans de prochains textes, si l'envie m'en dit !