/!\ Il faut d'abord lire la première partie ! (les deux textes se passent dans la même journée) /!\
TW : cancer, deuil paternel, consommation d'alcool.



27/06/2025

10 h 10.

Je viens de raccrocher avec Emilia. L’envie de pleurer me comprime le thorax mais rien ne vient. J’ai les canaux lacrymaux bouchés, comme la fois où le médecin m’a annoncé le cancer de mon père via Google Traduction.

Pour sa défense, nous étions au Cambodge et son anglais était si mauvais qu’aucun de nous n’arrivait à le déchiffrer. Ma mère avait alors utilisé l’application pour partager notre inquiétude. Nous attendions depuis deux heures les résultats d’examens de mon père, pendant qu’il se tordait de douleur dans un semblant de chambre. Elle a accompagné ma sœur de six ans aux toilettes. J’ignore pourquoi, mais c’est précisément à ce moment-là que le médecin est arrivé dans le box. Il a d’abord souri timidement. Comme satisfait de s’adresser à des hommes, je n’en sais rien. Puis, il a appuyé sur l’écran de son téléphone pour nous partager en italien ce qu’il avait à nous dire. Il avait préparé son texte avant d’entrer dans la chambre. En y repensant, ça aurait pu être long s’il ne l’avait pas fait ainsi. Quoi qu’il en soit, Google nous a énoncé très distinctement ces mots : « Le scanner a retrouvé une image anormale sur le pancréas. D’autres explorations seront nécessaires, mais compte tenu de vos symptômes, nous pensons qu’il s’agit d’un cancer agressif. » 

Je suis stupide, pourquoi est-ce que je repense à ce moment ? 

Je vais dans la cuisine pour me rafraîchir. Le meuble circulaire où sont rangés nos alcools me regarde. Mieux, il me fixe. Je comprends pourquoi les souvenirs de cette annonce au Cambodge me reviennent. Le point commun, c’est la bouteille de whisky que je saisis. Du Glendronach douze ans d’âge. La première fois que j’ai bu du Glendronach, c’était au Cambodge. Je n’adhérais pas vraiment au whisky avant ça. Je suis Italien : j’aime le vin, l’Aperol, l’Amaretto et le Campari. Merde, un stéréotype ! Décidément M. Henderson ne m’a rien appris.

À l’époque donc, je laissais volontiers ce breuvage aux écossais. Et puis, le médecin a tapé de nouveaux mots en cambodgiens sur son téléphone. La voix robotique italienne s’est manifestée. Comme à son habitude, elle a articulé chaque mot avec soin. « Il faut attendre les autres analyses. Nous vous conseillons de rentrer en Italie au plus vite pour commencer le traitement. Avec une thérapie efficace, l’espérance de vie pourrait aller jusqu’à deux ans. » J’étais muet sur mon siège. Mon père lui, se tenait à la tête de la famille Cafarelli, il ne pouvait pas rester sans rien dire. Il avait un instant surpassé sa douleur pour demander s’il pouvait en guérir. Le médecin avait posé sur moi des yeux alarmés : il ne comprenait pas assez l’anglais. Je lui avais arraché son téléphone des mains, d’un geste, j’avais interchangé les deux langues. Une voix en khmer* lui a gentiment retransmis mon message : « Il va mourir, sa maladie est incurable, c’est ça ? Si c’est oui, hochez la tête. » Son visage circonspect avait basculé lentement de bas en haut. À cet instant, j’ai abandonné mon père seul dans sa chambre et je suis sorti de l’hôpital de Phnom Penh. 

J’ai ouvert la bouteille. Le Glendronach est un whisky cher : je m’étais juré de ne l’ouvrir que pour célébrer un bel événement. À bien y réfléchir, la fin d’une année scolaire correspond à cette description : si on omet le fait qu’elle fut un échec pour moi. Emilia et Zoran, au moins, ont obtenu le droit de passer en seconde année et d’effleurer un peu plus leurs rêves respectifs. De toute façon, moi, je ne rêve de rien. À part de cette bouteille. Son breuvage cuivré coule avec aisance dans mon verre. Je m’applique à ne pas en renverser. L’odeur de l’alcool est enivrante à elle seule. Des notes de vanille, de poire, et de soins palliatifs. C’est le terme employé pour définir les traitements qui ne visent pas la guérison, mais plutôt le soulagement de la douleur : pour rendre la fin de vie plus douce. J’avais seize ans, je faisais déjà mon mètre quatre-vingt et des poils, encore timides, poussaient sur mon menton et au-dessus de mes lèvres. J’ai suivi un groupe de jeune en arrivant dans le centre-ville. Ils se sont arrêtés dans un bar spécialisé en bières locales. Le patron en connaissait un rayon, il expliquait à des touristes devant moi toutes les brasseries disponibles. Malgré son fort accent, je comprenais son anglais facilement. Pourquoi cet homme était barman et non médecin ? 

J’avale une gorgée. Son goût riche et la brûlure qu’il me laisse dans la gorge me détendent. J’ai trop de pensées vagabondes ce soir. Cet excellent whisky va m’aider à les contenir dans un solide filet. La deuxième gorgée paraît meilleure encore. Je revois ce barman me présenter une bouteille de Glendronach, ce whisky écossais fruité et épicé. Je crois avoir balbutié quelque chose comme « c’est pas vraiment l’alcool que je préfère… », avant qu’il m’en serve un verre. J’ai aimé, mais il m’a presque grondé. « Non, non, là, tu n’en as pas profité ! » En fait, pour l’apprécier, il faut le tourner autour de la langue et le pousser vers l'intérieur des joues. Cela diminue considérablement la sensation de brûlure dans la gorge, tout en libérant les arômes. Je ris devant la précision de ma mémoire. Cette soirée au Cambodge y est gravée au fer rouge. J’ai appris ce soir-là à boire correctement. Mais, aujourd’hui, je n’en ai pas l’envie. Je préfère que ce Glendronach, aussi bon soit-il, me brûle l’œsophage entier. 

Son niveau est passé sous l’étiquette de la bouteille : ça va vite. Je me tiens la tête avec mes deux mains. Mes joues sont chaudes, leur contact est agréable. L’ironie de cette soirée en Asie du sud-est ne cesse de me frapper. Mon père, à qui l’on découvre un cancer incurable. Moi, qui à seize ans apprend à aimer le bon whisky. Je n’avais pas la jugeote nécessaire pour faire le lien entre les différents facteurs qui s'imposaient. Et pourtant, c’est l’alcool qui a rendu mon père malade. 

Un bruit sourd me brusque lorsque je dépose mon verre un peu trop fort sur la table. Des images construites de toutes pièces m'apparaissent. Zoran et Emilia, à l'institut, riant jusqu'à en pleurer. Ils s'effleurent, c'est inhabituel. Une tension est en train de naître au cœur de leur complicité. Ils semblent heureux de mon absence. Pire, ils se réjouissent et projettent de passer une merveilleuse deuxième année à la GIPA : sans moi. C'est le fruit de mon imagination, il faut simplement que je me détende. Trois nouveaux shots de Glendronach m'aident à estomper ce cauchemar. 

Quand je prends conscience de ce que je suis en train de faire, je me ressers un verre. Comme si j’avais besoin d’arroser quelque chose à l’intérieur. Un incendie de frustration : mon avenir qui fiche le camp, comme l’a fait mon père il y a quatre ans. Si seulement j’avais suivi mes cours de chimie, je saurais que l’alcool sur un brasier n’est pas une très bonne idée. Je me demande parfois si c’était prédéfini, cet attrait pour le whisky et les bonnes cuvées. Est-ce qu’il tient à ça, l’héritage de papa ? De tous ses défauts, il fallait qu’il me partage celui-là ? Même mort, j’ai la sensation qu’il se moque de moi. Il s’agit peut-être de mon mauvais karma. Je l’ai regardé tant de fois de haut, m’imaginant faire l’opposé de tout ce qu’il attendait pour son fils. Comme pour tout le reste, j’ai échoué à ça. 

Glendronach — c’est comme le prénom d’un copain, en fait — : il me soutient. Il est la rivière où se baignent mes idées les plus noires. Moi, je m’applique à remplir le cours d’eau pour essayer de ne plus les voir. La GIPA ne veut plus de moi. Je peux faire une croix sur mes idéaux, et saluer mes idées basses. Revoir mon potentiel à sa réelle valeur : le néant. Rentrer chez maman, et puis faire comme avant. Des petits boulots inintéressants, mais qui rapportent de l’argent. J’ignore ce qui me provoque le plus de douleur : faire mes adieux à une carrière dans les médias, ou faire mes adieux à Zoran et Emilia ? Puisque je ne trouve pas la réponse, je descends deux nouveaux verres. Il ne faut pas que je me dégonfle de la sorte. Mon père me traiterait de fiotte, et je serais bien trop sobre pour le contredire. Je termine la bouteille. Elle perd tout de suite de son charme, sans sa robe cuivrée et ses reflets rouges. J’admets l’inverse au sujet des femmes. Oh, ça y est. Je dois être un peu éméché pour avoir de telles pensées. 

En manque de couleur, j’interroge ce meuble circulaire aux mille merveilles — plutôt sept ou huit, en fait. Un Saperavi de 2016 s’offre à moi — je suis super ravi — c’est comme s’il tombait dans mes mains. Je me souviens l’avoir acheté pour faire une soirée « immersion en Géorgie ». Les produits de cet État n’intéressaient pas la moitié de mes camarades, qui connaissaient déjà ce que les États-Unis avaient à offrir de meilleur et de pire. Résultat, j’avais décidé d’annuler cette fête et de consommer mes achats : à l’exception de cette bouteille. Les notes de pruneau, de cerise et de chocolat noir décrites par l’étiquette ne m’inspiraient pas confiance. Aujourd’hui, je me sentais enfin prêt, comme si quelque chose m’y aidait. 

Je mets une éternité à trouver le tirebouchon. À tous les coups, c’est Zoran qui l’a rangé. Il n’y a que lui pour mettre ça à côté des moules à gâteaux — et surtout, si ça n’est pas moi, c’est lui —. Avantage et désavantage de la colocation : manichéisme quand tu nous tiens. 

J’enlève la capsule et plante mon outil au milieu du bouchon de liège. Quelques rotations plus tard, je referme les bras du tirebouchon, tire un peu et le vin me dévoile son nez. Je me sers sans changer de verre. Mon père aurait honte : tant mieux. Il ne faut pas le bousculer dans ses habitudes, le vieux. Il aurait pris soixante ans cette année. En quelque sorte, je célébrais cette nouvelle décennie, qui traduisait aussi mon retour au pays. Le goût me paraît à la fois acide et sucré. Je tiens l’enchaînement whisky-vin pour coupable. Je retrempe mes lèvres pour mieux l’apprécier. Soudain, j’entends un bruit dans l’entrée. 

Le cliquetis de ses clefs. Dans la panique, je renverse une partie de mon verre sur mon t-shirt gris clair. Un juron s’échappe de ma bouche. « Porca puttana troia ! » Ses pas parviennent à mes oreilles, et bientôt à mes yeux.

— Nico ?

J’attrape l’éponge et commence à frotter mon haut. Zoran apparaît, la mine effarée. Ce con a oublié de fermer la bouche. 

— Tout va bien ? 

Sa question se truque en huile pour le feu qui me ronge. J’explose quand les deux se rencontrent. 

— Non ça ne va pas ! Enfin, tu vois bien ! Je n’ai pas eu mon année, ma famille ne le sait pas encore. Et cette tache qui ne s'en va pas…

J’astique avec frénésie le coton sali. Zoran étudie la pièce. Pas besoin d’être Sherlock Holmes pour retracer ma matinée. Je suis tellement éméché que j’ignore l’heure qu’il est. Il émane de lui toute la pitié qu’il porte à mon égard, et ça me donne envie de vomir. 

— Nico, qu’est-ce que tu as fait… 

Ca me semblait facile à deviner, mais peut-être que le jeu est plus subtil qu’il n’y paraît !

— J’ai voulu regoûter au Glendronach. C’est dommage qu’il soit fini, sinon… Hips ! Je t’aurai bien fait goûter. 

Tout compte fait, ce n’est peut-être pas de la pitié. Je crois lire dans ses yeux bleus un soupçon de dégoût.

— Viens, tu vas aller t’allonger un peu et je vais t’apporter de l’eau.

Le manque de fantaisie de Zoran me séduit. Il est responsable et profondément gentil. Le monde n’a pas été clément avec lui : il aurait pu lui offrir un visage approprié. 

— T’as vraiment une tête de taulard, lui dis-je. 

C’est sorti tout seul. Il se passionne pour les sous-textes, les sous-entendus, tout ce qui est sous-quelque chose. Il verra peut-être que cette phrase veut dire « Je te trouve beau ». 

— Je t’emmerde Nico, aller, allonge-toi. 

Peut-être pas alors. C’est rare qu’il soit vulgaire avec moi. Il doit vraiment être en colère. Du coup, j’obtempère sans faire d’histoire. Mon lit ressemble à un nuage. 

— Tu t’allonges avec moi ? 

L’avantage d’être alcoolisé, c’est qu’on peut prétexter que tout ce qu’on a dit n’était que sottises et maladresses. 

— Fais-moi un peu de place alors. 

J’ai abusé du whisky, ou bien Zoran vient d’accepter mon offre ? Dans le doute, je me décale sur la droite. Il s’installe à mes côtés, sur le dos, les deux bras derrière la tête. Moi je suis en vrac sans être contorsionniste, juste un con torturé.





*khmer = langue parlée au Cambodge.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 02 Oct 2025 à 17h51
Lire la première partie. (POV Emilia et Zoran)

Découvrir mes personnages est un plaisir dont je ne peux pas me lasser. J'ai adoré les personnages des Cicatrices de Merylwen, mais je dois être honnête : Nico m'en fait voir de toutes les couleurs. C'est trop chouette. J'adore prendre la première personne pour l'incarner. (même si c'est rarement pour des textes gorgés de positivité ♥)

Commentaires (2)

Avatar de Liitchy
Liitchy le 23 Oct 2025 à 17h14
Tu écris vraiment bien *u*
Petit coeur sur ta punchline : "Le monde n’a pas été clément avec lui : il aurait pu lui offrir un visage approprié. " qui permet d'alléger ce texte lourd en émotion.
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 23 Oct 2025 à 21h28
Merci beaucoup Liitchy ♥

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