(C'est un bordel monstre cette histoire entre les passages mis dans "Writober 2025" et ceux rangés dans "ZEN", mais grossièrement, je pense que le texte peut être lu sans avoir connaissance du reste)
Août 2025.
Ivana porte sa plus belle robe noire. Son violoncelle camoufle presque tout son corps frêle. Odetta se trouve en coulisses, camouflée dans l’ombre. Elle observe sa fille, sa petite dernière, frotter les cordes avec tant de vigueur. Ses gestes semblent imprécis, pourtant le son produit est gorgé de justesse. Ivana oublie de fermer la bouche, sa sœur lui ferait bien la remarque, depuis le haut des tribunes, mais elle ne l’entendrait pas. L’audition se déroule presque sans accroc. La jeune italienne achève son extrait de sonate. Le regard des membres du juré s’attarde sur la silhouette fine de l’enfant. Peut-être maladroite, elle n’en est pas moins une future violoncelliste talentueuse. Odetta applaudit discrètement depuis sa cachette. Elle accueille sa fille par un câlin, dont celle-ci s’extirpe rapidement. Diable, que cet âge-là est dur quand on est maman. Après leur avoir donné le sein, les mains, les festins… Le soutien apporté, le chemin tout tracé… Les voila, ces gamins, qui s’échappent des étreintes maternelles. Celles-là même qu’ils réclamaient jusqu’à en pleurer il y a quelques années. Odetta sourit néanmoins. Elle ne se formalise pas. Ivana veut garder une image de préadolescente indépendante devant ses camarades de l’école de musique. Ça, sa mère le conçoit. Elle réclamera son affection une fois rentrée à la maison. La vie n’est qu’un cycle où chacun court après les signes de tendresse de l’autre, finalement.
Le professeur d’Ivana lui fait un compte rendu détaillé de sa prestation. L’angle donné à son archet ne se trouvait pas toujours correct. L’interprétation de la mélodie, en revanche, semble avoir plu aux trois jurés. Elle est passée dans les premières et devra faire preuve de patience avant de connaître le résultat de l’audition. Impossible pour Ivana de ne pas rejoindre sa grande sœur adorée. Rosa a beau toujours habiter en Italie, elle ne passe pas tous ses week-ends au sein de la famille Cafarelli. Elle a une vie à mener de son propre côté, au grand regret de la benjamine. D’ailleurs, Ivana déteste cette position. C’est une sanction selon elle. Sa vie se rythme par une succession de départs. D’abord, sa grande sœur, partie vivre en appartement très tôt. Puis, son papa. Un départ définitif et déchirant. Odetta n’a pas été en très grande forme après cela. Année après année, Nico et Ivana ont essayé d’apporter tout le soutien nécessaire à leur pauvre maman. La veuve, la déracinée. Elle promenait sa cinquantaine comme un fardeau. Une sentence, un poids à porter seule. Une injustice : pourquoi ces années-là lui étaient données tandis que son mari en avait été privé ?
Et Ivana, dans tout ça ? Chaque membre de sa famille s’en allait sans que jamais son avis lui soit demandé !
Quand son frère adoré a annoncé son départ pour les États-Unis, la jeune Italienne s’est sentie abandonnée. La grande maison des Cafarelli n’avait plus rien d’un nid. Aucun oiseau n’y déposait de brindilles pour nourrir ses fondations. Au contraire, chacun s’envolait en emportant un bout de la structure. Rosa était partie avec toutes ses affaires, transformant sa chambre en un bureau pour sa maman. Nico n’avait pas pu vider l’ensemble de son bazar, faute de place dans l’avion. Ivana se rendait alors parfois dans sa chambre à moitié vide, à moitié pleine de souvenirs. Elle ressentait sa déchirante solitude entre ces murs autrefois vibrants de sons. Le silence devenait sa malédiction. Alors, elle avait quémandé auprès d’Odetta.
« Je veux reprendre le violoncelle. »
Ivana renouait avec ses premières passions.
Non, décidément, il n’y avait rien de bon à être la petite dernière.
Elle s’approche de Rosa, qui la couve d’un regard fier.
— Bravo ma sœur, tu as été géniale !
— C’est vrai, tu trouves, ça ne t’a pas arraché les oreilles ?
Comparativement aux années d’entraînements passées à produire des sons stridents, non.
— Non, c’était vraiment super. Tu peux être fière de toi !
Ivana enlace sa frangine, sous l’œil jaloux d’Odetta.
— Et, si jamais tu n’es pas sélectionnée, alors ces trois jurés sont des abrutis.
Évidemment, Rosa prononce cette phrase pendant un instant de silence. Cela vaut aux trois femmes un malaise mérité. Puis, une nouvelle élève fait son entrée sur l’estrade et se met à jouer. Les Cafarelli s’installent alors, prêtes à entendre encore et encore la même sonate jusqu’à ce que les résultats soient annoncés.
Soudain, une nouvelle mélodie parvient à leurs oreilles. Elle dérange le reste du public, qui tonitrue un « chhuuuut » en chœur — presque plus bruyant que la mélodie elle-même. Le téléphone d’Odetta semble doubler de volume quand elle l’extirpe enfin de son sac à main. Elle étouffe les plaintes des autres parents d’élèves en raccrochant — sans prêter la moindre attention au numéro affiché. Embarrassée, la mère engouffre l’objet de toutes les distractions là où elle l’a trouvé.
Une nouvelle sonnerie s’échappe. La même. Des protestations plus sévères s’élèvent dans l’auditorium.
— Maman, sort et va répondre ! Lui ordonne son aînée.
Alors, l’Italienne obéit. Elle peine à prendre l’appel, avec ses longs ongles peints en rouge. Le refrain entêtant de sa sonnerie est étouffé lorsqu’elle referme derrière elle la double porte de la salle. Enfin tranquille, elle tente de communiquer avec ce trouble-fête.
— Miss Cafarelli, please ? Are you there ?
Les sourcils d’Odetta déforment son visage déjà ridé. Qu’est-ce qu’ils ont, ces amerloques, à la déranger ainsi à dix-huit heures passées ?
— Désolée, je ne parle pas anglais, prononce-t-elle en italien.
— This is Atlanta Public Hospital. I am calling about Nico Cafarelli, your son. Is this Odetta Cafarelli ?
La cinquantenaire ne parle pas anglais, toutefois elle identifierait dans toutes les langues de la planète le nom de son fils. Elle risque une réponse. Son accent est à couper au couteau. L’homme au téléphone se trouve en difficulté, elle le perçoit. Aussitôt, elle réapparaît dans l’auditorium.
— Rosa, chérie, viens ici !
Sa fille aînée s’exécute en râlant — une pratique familiale — et laisse Ivana assister toute seule aux prochaines auditions.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est un appel des États-Unis, je crois que c’est à propos de ton frère, mais je n’y comprends rien, se plaint Odetta.
Rosa prend la situation — ou le téléphone — en main.
(*à partir d’ici, la conversation se déroule en anglais entre Rosa et l’homme*)
— Bonsoir, c’est pour quoi ? Je suis la fille d’Odetta, la sœur de Nico.
— Bonjour Madame. C’est l’hôpital public d’Atlanta, je suis le Docteur Jarren. Je suis navré de vous apprendre ceci au téléphone, mais votre frère Nico est hospitalisé dans un état grave chez nous.
Il laisse passer un silence, comme s’il déglutissait des centilitres de salive.
— Il a fait une tentative de suicide.
Les yeux de Rosa s’emplissent de larmes. Elle a sûrement mal compris, son anglais est rouillé. « He attempted suicide. » Cela signifie peut-être « Il a une petite gastro, il va s’en sortir. »...
Sa mère la secoue. Elle la supplie de lui dire ce qu’il se passe. Toutefois, l’homme au téléphone reprend son discours.
— Vous êtes en Italie, c’est bien ça ?
— Oui...
— Il est vraiment dans un état critique. Vous devriez probablement venir à Atlanta le plus vite possible.
Les conseils du Dr Jarren se dispersent dans la boîte crânienne de Rosa. Elle déconnecte. Cela ne peut pas être possible. Quelle malédiction a frappé les hommes de la famille Cafarelli ? Pourquoi devraient-ils tous mourir si tôt ?
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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Commentaires (2)
Comme ce qui se passe dans la scène en fait. Ça me plaît bien de voir dans tes histoires des moments "banals" de la vie. Je veux dire que, oui, c'est dramatique, mais ce sont des choses qui n'ont jamais beaucoup d'impact sur les gens qui n'en sont pas acteurs directement, et c'est fort d'arriver à faire ressentir ça !
Mais maintenant ça suffit les bêtises pour Nico
Pauvré bébou ce Nico
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