Nous sommes le 27 Décembre. Le salon arbore encore ses plus beaux airs de fête. Le sapin, intact, brille avec la même intensité que lors des soirées de Noël. Les emballages cadeaux ont tous été soigneusement pliés dans la réserve d’Odetta. Elle refuse de chiffonner les papiers joliment décorés. Ils resserviront l’année prochaine. Il n’y a pas d’urgence à les recycler après une seule utilisation. Rosa révise ses chorégraphies devant le canapé, son téléphone connecté à l’enceinte. La professeure de danse se prépare pour un concours individuel. Ivana n’a pas touché à son violoncelle depuis que sa fratrie est réunie. Voir la maison remplie à nouveau participe à la magie de Décembre. Chaque respiration contient des particules de joie dont elle se délecte. Du haut de ses treize ans maintenant, elle se met au service de ceux qu’elle aime. Elle propose un café à sa sœur pour lui donner de l’énergie. Offre son aide à sa mère pour plier le linge et le ranger, sans que la cinquantenaire ait à prendre les escaliers. Pour son frère adoré, Ivana pourrait déplacer des planètes. Maintenant que tous les oncles et cousins sont rentrés chez eux, Nico s’illustre comme la seule présence masculine du foyer. Mais, plus pour longtemps. Ivana est dans la confidence. Elle trépigne d’impatience. Voila plus de trois mois que Nico est rentré en Italie. Une année « de césure », disent les grands. Il est bientôt midi. Odetta demande à sa benjamine de dresser la table.
— Ah, quelqu’un n’a pas le droit de manger aujourd’hui ? demande Nico.
Malgré son échec à la GIPA, il se sent encore capable de calculer le nombre d’assiettes. Ivana pince ses lèvres, ne sait pas si elle doit semer des indices.
— Tu verras bien !
Son rire aigu alerte aussitôt son aîné.
— Eh, eh, eh ! Qu’est-ce qui se trame ? Tu vas tout me dire, sinon...
Il s’approche d’elle, le regard menaçant, les bras en avant.
— Sinon, c’est chatouilles !
— Oh, non, non ! Pitié, grand frère, pas ça !
Mais il commence déjà à faire danser ses mains sous les bras de sa sœur. Elle crie, elle rit, elle le supplie d’arrêter. Il lui assure qu’il continuera jusqu’à ce qu’elle révèle ce qu’elle sait.
— Attends encore quelques minutes et tu sauras, promis juré !
Il cède à sa promesse infantile. Odetta les couve d’un regard chaleureux. Toutes leurs pensées sont perpétuellement tournées vers Nico, depuis l’incident. Elles surveillent son état de santé, ses états-d’âme aussi.
Il est midi moins le quart, la sonnette de l’entrée retentit. Rosa vient d’achever sa répétition et s’empresse d’aller ouvrir. Elle accueille ce quatrième personnage, qui pénètre alors dans l’histoire des Cafarelli. Odetta le salue poliment, lui de même. Ivana trépigne encore. Elle se montre timide, derrière sa grande sœur, mais ses yeux brillants trahissent son excitation. Vient alors leur rencontre. Une nouvelle, mais pas la première. Nico croise une mâchoire carrée familière. Un visage de taulard. Ca fait un bail qu’il ne l’a pas vu, mais tous ses souvenirs sont intacts. Les deux hommes ont gardé contact. Quand Nico est retourné en Italie après son hospitalisation, sa mémoire s’est comme régénérée. Il a ainsi envoyé à son ancien colocataire plusieurs messages d’excuses. D’autres, d’encouragement, pour cette nouvelle année à la GIPA. Le rythme des cours et des travaux à rendre rendait le Serbe moins disponible.
Heureusement, la magie de Noël existe. En ce 27 Décembre, Zoran se trouve face à Nico. Chez lui, en Italie. Sous son gros manteau d’hiver, il perçoit les battements d’un organe oublié. Il s’est tant inquiété. Il a même pensé que la distance adoucirait le lien qu’ils avaient construit. Que, si Nico finissait par ne jamais se rappeler de lui, c’était tant pis. Il tournerait la page avec une blessure éternelle, gravée dans le thorax.
Des larmes s’immiscent aux coins de leurs yeux respectifs. Zoran a le nez qui le pique. Il l’essuie, déglutit. Puis, les deux hommes s’enlacent. Un câlin sincère, bien au-delà des questions sentimentales restées en suspend entre eux. Cette étreinte ne symbolise rien d’autre qu’une profonde affection. La perturbante douleur de ceux qui ont failli se perdre.
— Qu’est-ce que tu fais là... Tu es fou ? finit par articuler Nico, ému.
Rosa sort sa langue et fixe le plafond. D’étranges lueurs apparaissent sous ses iris, à elle aussi. Jouant le rôle de Cupidon à la perfection, elle congédie les ex-colocataires à se mettre au calme dans la chambre de Nico.
Ils obéissent. Pour une fois, Zoran ne prête aucune attention aux affaires de son ami. Qu’importe si sa table de chevet trahit encore sa personnalité rigide et angoissée. Qu’importe si la taie d’oreiller n’est pas correctement enfilée. Nico se trouve en face de lui, en vie. Mieux : il se rappelle de lui. Tout lui est revenu. Les soirées à Buford, les repas près du lac, les études...
— La Serbie et l’Italie, ça n’est pas si loin, tu sais ? continue Zoran.
— Mais, et ta famille ?
— J’en ai profité, ne t’inquiète pas. Je tenais vraiment à te revoir, puisque ce sont mes seules vacances avant un moment...
Il détourne la tête, admire enfin le parquet clair.
— Ta maman m’a gentiment permis de venir chez toi. Je lui dois beaucoup, ainsi qu’à Rosa, évidemment.
Évidemment, si vous cherchez un ange avec un arc et des flèches en forme de cœur... Elle est professeure de danse en Italie.
— C’est le plus beau cadeau de Noël de ma vie, avoue Nico.
Il se mordille la lèvre. Ses émotions débordent. Leurs yeux se percutent. L’océan et les abysses. Le bleu et le noir. Nico se masse les épaules. Il souffle, tente de canaliser le brasier qui s’allume en lui. Diable, est-ce que son ex-colocataire a fait tout ce trajet simplement pour un ami ?
Zoran lit assurément dans ses pensées. Il lui attrape la main.
— Je ne sais pas si tu te souviens ce que je t’ai dit, quand tu étais à l’hôpital à Atlanta. Je ne te l’ai dit qu’une fois, et depuis je ne l’ai jamais répété.
Nico boit ses paroles.
— Je l’ai compris il y a seulement quatre mois. Et... malgré ce temps passé séparés l’un de l’autre ce que je ressens n’a pas bougé d’un iota.
Leurs respirations s’accélèrent, se saccadent. Zoran entrelace ses doigts à ceux de Nico. Ils y sont. Ses oreilles bourdonnent. Il rougit. Il n’osera pas faire le premier pas. Il ne sait pas. Le traumatisme de l’oubli l’empêche d’avancer davantage.
Puisqu’il faut apparemment un rhinocéros avec le hérisson, Nico joue ce rôle-ci aujourd’hui. Il prend les devants. La distance entre eux se réduit. Il effleure la joue de Zoran. Son visage de taulard, comme il a l’habitude de le décrire. Il faut dire qu’à quelques centimètres, l’aspect “taulard” semble se dissiper. Seule la beauté de ses traits transparaît. Son long nez aquilin, la forme de ses lèvres, l’intensité de son regard.
Il l’embrasse. Zoran lui rend son baiser. Leurs bouches de découvrent, fougueuses, amoureuses. Putain, Zoran a les mains gelées. Nico le percevait déjà, toute à l’heure, mais maintenant qu’elles s’aventurent sous son pull, cette sensation se décuple. Frissonnant, il se retire de cette étreinte pour aller verrouiller la porte de sa chambre. Il revient aussitôt pour emprisonner la mâchoire de Zoran entre ses doigts. Le baiser qui survient alors redouble de passion. Quitte à prendre froid, Nico retire son pull. La chair de poule s’étend sur son torse. Zoran y dépose des baisers. Impossible de ne pas chavirer pour l’Italien. Combien de fois a-t-il secrètement rêvé d’une situation comme celle-là ? Le plaisir se prolonge un peu plus bas. Les pantalons s’entassent sur le parquet clair, se font oublier. Ce 27 Décembre, il est simplement temps de s’aimer.
ZEN
- 0 - Les tomettes - 1er jour.
- 1 - Des stéréotypes
- 2 - Il pleut ce midi sur Buford.
- 3 - Il pleut ce midi sur Buford (suite).
- 4 - Un peu mieux chaque jour
- 5 - Dans douze minutes
- 6 - Un délicieux Glendronach
- 7 - Boule à neige et Bonnets
- 8 - Des injustices
- 9 - Gremlins, hérissons et rhinocéros
- 10 - Il était temps
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Commentaires (2)
J'ai ri pour les mains froides aussi (c'est souvent les miennes les plus froides, c'est un petit plaisir sadique )
J'aime beaucoup, et pour une fois ça m'a pas fait chialer
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A croire que mon subconscient repoussait l'idée que je publie un jour, juste une fois un texte positif pour ZEN.
Je ne sais pas si cet écrit est inclus dans la véritable trame de l'histoire, car, pour être honnête, il n'y a aucune trame. xD
Mais, c'est ce qui m'est venu au mois de décembre : tout simplement un peu d'amour pour ces deux personnages qui en ont bavé.
Cœur sur eux ♥