Confusion
14 octobre
Je vis dans un monde où je suis importante, et où pourtant on m'évince. Je suis confuse, je ne comprends pas comment mon métier, que l'on répète être indispensable, peut être aussi méprisé. Je me demande d'où vient cette haine, celle qu'on déverse mes pieds sans que jamais quiconque tente de prendre ma place.
Je nage en pleine confusion, celle que représentent mon présent et mon avenir. Les cris de colère ont trouvé bon entendeur : demain mes collègues mangeront mes heures. Parce qu'après tout, c'est bien peu de chose, il paraît que nous n'en faisons déjà pas beaucoup. Et pourtant, voilà ce qu'on nous propose : reléguer les plus jeunes ailleurs, sans vraiment savoir où. Plus ici, c'est tout ce qu'on me promet, peut-être nulle part, c'est le constat qui s'impose.
Deux heures. Depuis des jours, on ne parle que de ça. Deux heures, si peu et tellement à la fois. Deux heures de plus face aux élèves, si c'était si simple, pourquoi pas ? Il s'agoirait alors de deux heures parmi les plus riches de mon travail. Echanger avec les jeunes, enseigner aux plus curieux, mettre des outils dans leurs mains, les préparer à ce qui les attend tout en conservant leur âme d'enfant... Si ce n'était que ça, pourquoi pas ? Mais les choses sont plus complexes et il faut que les horaires se complètent : si deux heures s'ajoutent chez eux, deux heures s'envolent chez moi. Et pourquoi ça ?
Pour "économiser". Joli mot, vocabulaire châtié. C'est tout à votre honneur de l'employer. Combler une dette. A ce qu'il paraît, en tout cas. Il y avait mieux, pour ça, mais quitte à choisir, on préfère couper quelques têtes chez nous plutôt que chez eux.
Et je me sens confuse devant cette population, celle qui commente, celle qui a voté, celle qui voterait encore aujourd'hui sans hésiter. Tous ces gens, ces anonymes, ces "penseurs" qui veulent réformer mais aussi ceux qui justement n'ont pas pris la peine de penser. Ces individus qui constatent la situation, ceux à qui on explique tout, qui ne croient rien, ou qui croient mieux savoir. ceux qui sont persuadés que leurs calculs sont les bons, que c'est une bonne idée d'ainsi cracher sur ma profession. Ceux qui estiment qu'on mérite moins d'argent, plus de travail, et pour qui accéder à ces deux demandes est tout à fait normal.
Les exemples pleuvent d'autres métiers qui ne feraient, eux aussi, "que prester". Journaliste 30 minutes au JT. Footballeur 90 minutes sur le terrain. Ministres (tiens, tiens), quelques minutes en hémicycle. Mais c'est plus facile de se tourner vers nous pour trouver quelqu'un à détester. La confusion est grande, à constater une telle inégalité. Qu'ai-je fait, qu'avons-nous fait pour mériter cette peine, ces décisions ?
Aujourd'hui, j'étais en classe. Parce qu'il me faut de quoi financer ma vie, que toutes les autres décisions ont compliquée. Parce que j'avais prévu de quoi aider les élèves. Parce que je fais ce métier sans me cacher et que je n'utiliserai pas l'excuse d'une grève. J'aurais aimé y participer, mais je n'en ai pas la possiblité. J'étais en classe, mes élèves m'ont, comme tous les jours, rappelé pourquoi j'aimais ce métier. Tandis que, la porte franchie, cette journée n'a fait que me rabâcher une certitude : celle de ne plus être là l'an prochain, celle de passer encore 10 mois à préparer du matériel pour rien. Encore 10 mois pendant lesquels il sera impossible d'anticiper. 10 mois replongée dans une angoisse qui m'avait enfin quitté pour cette quatrième année. 10 mois à faire des choix, à faire des croix sur ce qui me plaît, ce qui me convenait. 10 mois à me rappeler, confusément, que je fais un métier "indispensable" mais sacrifié.
Pour encore combien de temps ?
Writober 2025
- 1 - Ashes in the wind
- 2 - Escape the day
- 3 - Never say goodbye
- 4 - Take the pain
- 5 - Imaginary sunrise
- 6 - Run and hide
- 7 - Faded letters
- 8 - Dwindling road
- 9 - Feel the ache
- 10 - Misremembered kiss
- 11 - Believe your lies
- 12 - Confusion
- 13 - Bayonet
- 14 - Sacrifices
- 15 - Devoted companion
- 16 - Check back later
- 17 - Hurricanes
- 18 - Nothing to lose
- 19 - The price we pay
- 20 - Fog and rain
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Commentaires (3)
À mon échelle, je ne peux pas faire grand-chose malheureusement, donc je t'envoie simplement beaucoup d'amour :
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Entre tant d'autres décisions plus drastiques et irrespectueuses les unes que les autres, notre gouvernement a déclaré que les enseignants du degré supérieur (les "grands") devraient prester deux périodes supplémentaires en classe.
Je n'ai même pas envie d'entrer dans le détail du nombre réel d'heures de travail que cachent ces deux périodes, ni de rappeler qu'aucune autre profession n'accepterait de travailler plus pour un salaire inchangé. Non, ce qui me préoccupe principalement, moi, à ma petite échelle, c'est le fait que, ces deux périodes pour chaque collègue, il faudra les trouver quelque part : dans les miennes. Le nombre d'heures de cours n'est pas extensible, si on en ajoute deux dans un horaire, il faut en retirer deux dans un autre. Je suis la dernière arrivée, c'est chez moi qu'on va prendre de quoi gonfler les emplois du temps des autres pour ne me laisser que des miettes, s'il en reste, ce dont je doute.
J'entame ma quatrième année de travail, ma première année stable. Un début rapide pour une carrière dans l'enseignement, j'en ai conscience. Mais je ne veux pas retrouver cette situation d'incertitude et de changements tous les deux mois. Sauf qu'on ne m'en laissera pas le choix.
Aujourd'hui, je me sens confuse : est-ce que je ressens de la colère ? De l'anxiété ? De la tristesse ? De la résignation ? Un peu de tout ? Le thème "Confusion" s'y prêtait, et si ce texte n'a pas diminué même d'un milligramme le poids de mon angoisse de ces derniers jours, il a au moins permis de poser des mots sur tout ça. Évacuer pour un instant de ma tête ce qui inonde désormais mon quotidien.