Sacrifices
17 octobre
En cet instant précis, je déteste ma mère. J'aimerais être tranquille dans "ma" chambre, à la maudire sans complexe, mais je marche à côté d'Alice, alors je dois bien fourrer ma sale gueule dans ma poche et faire semblant de rien. Ou supporter les questions d'Alice, au choix, mais c'est tout vu.
Je la laisse parler, me décrire le ciel et inventer des formes aux nuages, puisque ça lui fait plaisir, apparemment. En attendant, je regarde mes pieds, puis les siens, la tache d'herbe qui ne s'en va pas sur ses Converse jaunes, l'enseigne de la boulangerie au coin de la rue... Tout me semble plus intéressant que le porte-feuille qui dépasse de ma poche, dans lequel j'ai eu la mauvaise surprise de redécouvrir une photo de ma chère maman.
- Ignas, ça va pas ?
Je relève la tête comme si je ne venais pas de trébucher sur le bord du trottoir alors qu'il était carrément visible. Alice me fixe avec un drôle d'air. Bon, peut-être que je cache assez mal ma mauvaise humeur.
- Si, au top.
Plus convainquant, tu meurs. Je lui sers une espèce de sourire atomisé en me disant que, sur un malentendu, ça passera. Et par "malentendu", j'entends "cécité temporaire", bien sûr.
- T'as pas l'air si "au top" que ça...
Ma main triture le porte-feuille et je sers les lèvres pour éviter d'insulter l'univers. Se taire, parfois, c'est pas mal. Mais comme Alice me regarde sans cligner des yeux, je me dis que ça commence à être une technique moyennement efficace.
- Oui, bon, je pense à ma mère, c'est pour ça.
- Oh, Ignas, je suis désolée.
Son ton dégouline soudain de pitié, et ce n'est vraiment pas quelque chose dont j'ai besoin, là tout de suite. Elle pense sûrement que c'est ce que j'attends d'elle, mais Alice est hyper à côté de la plaque.
- Je savais pas qu'elle te manquait. Tu veux qu'on en parle ?
Je me crispe, pas moyen de m'en empêcher. Je sens que la colère monte de nouveau. Je redirige mes yeux vers le sol, histoire de ne pas foudroyer Alice instantanément. Cette tache sur sa chaussure est vraiment fascinante, un ancrage idéal. Parfait.
Enfin, parfait, mais ça n'empêche pas l'amertume de passer la porte de mes lèvres.
- Elle me manque pas. Elle me saoule.
Alice referme la bouche. Je la sens désarçonnée, tiens. Peut-être que ça mérite quelques précisions.
- Elle m'a envoyé chez vous parce qu'elle voulait être tranquille pendant l'été. J'étais trop relou à supporter, c'était plus simple de se débarrasser de moi.
Et là, je sens que ça pique un peu, dans ma gorge. Au coin de mes yeux aussi. Mais comme Alice ne dit rien, je me sens obligé de continuer maintenant que j'ai commencé.
- Elle parle de fatigue, parce que ouais, son fils la fatigue. Elle parle de sacrifices, alors que ce qu'elle sacrifie dans sa vie, c'est moi. Elle voulait plus me voir alors que j'essaie déjà de me rendre invisible, et pour être sûre que ça marche, elle me fait dégager à l'autre bout du monde, dans un trou paumé, où j'ai personne pour moi. Elle répète qu'elle a besoin de s'entourer, mais son enfant, lui il peut aller se faire foutre.
La tache sur la chaussure d'Alice est de plus en plus floue. Je ne me rends même pas compte que je pleure. C'est la main d'Alice, posée sur mon épaule, qui me sort de cette contemplation bizarre. C'est seulement à ce moment-là que je me rends compte aussi qu'on s'est arrêtés, qu'Alice est en face de moi, et qu'elle me fixe vraiment très fort.
J'en ai déjà trop dit, je ferme ma bouche et je ravale mes larmes. J'aurais mieux fait de ne pas laisser sortir tout ça parce que, maintenant, ça ne veut plus rentrer. C'est autour de moi, ça ne veut plus se cacher dans le fond de mon ventre, comme d'habitude. J'ai le poing serré sur mon porte-feuille et je me visualise en train de déchirer cette photo miniature qui traîne dedans.
- J'ai pas de mots pour t'aider, Ignas.
C'est bien ma veine, tiens. J'aurais été étonné du contraire...
- Mais je suis sûre que ta mère t'aime énormément. Elle a parlé un peu avec mes parents, tu sais. J'ai pas tout compris, mais j'ai attrapé quelques bouts de leurs discussions. Ta mère parle de sacrifices, c'est vrai, mais je crois que tu es un sacrifice dans un autre sens que ce que tu crois.
Un blanc. Je comprends rien. Qu'est-ce qu'elle raconte ?
- Elle fait une croix sur toi pour le moment. Parce qu'elle voudrait t'offrir quelque chose de mieux. Elle ne te laisse pas tomber au profit d'autre chose : elle te met à l'abri.
- Ouais, ouais...
- Je sais que c'est dur à comprendre, et peut-être que je me plante complètement. J'en sais rien, au final, je la connais même pas, ta mère. Mais c'est ce que j'ai entendu. Tu fais ce que tu veux de cette info.
Et comme je ne réponds pas, les yeux de nouveau baissés vers les Converse jaunes, Alice décide qu'elle en a marre. Je suppose. Parce qu'elle ne dit plus rien, et je vois la tache s'en aller sur le trottoir.
Writober 2025
- 1 - Ashes in the wind
- 2 - Escape the day
- 3 - Never say goodbye
- 4 - Take the pain
- 5 - Imaginary sunrise
- 6 - Run and hide
- 7 - Faded letters
- 8 - Dwindling road
- 9 - Feel the ache
- 10 - Misremembered kiss
- 11 - Believe your lies
- 12 - Confusion
- 13 - Bayonet
- 14 - Sacrifices
- 15 - Devoted companion
- 16 - Check back later
- 17 - Hurricanes
- 18 - Nothing to lose
- 19 - The price we pay
- 20 - Fog and rain
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Commentaires (2)
Je ne savais pas que j'attendais ce texte, et pourtant en le lisant, JE L'ATTENDAIS BEL ET BIEN ! Je suis trop contente d'apprendre un peu plus l'origine du caractère d'Ignas, sa back story!
« Elle parle de sacrifices, alors que ce qu'elle sacrifie dans sa vie, c'est moi. »
Et comme d'habitude lorsque je termine un de tes textes : J'EN VEUX PLUS !!!!!!!
C'est si FLUIDE, je suis jalouse !! VIVEMENT LE PROCHAIN
Tu dis que tu es jalouse comme si tu écrivais mal par rapport à moi mais PARDON t'as vu les dingueries que tu écris ???
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