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Take the pain
06 octobre



On a beau être en plein mois de juillet, les vacances clairement entamées, mes parents n'ont pas daigné abandonner leur idée de me faire progresser en anglais. De toutes les matières, c'est celle qui me donne le plus de fil à retordre. Enfin, juste après le cours d'Histoire, mais c'est à cause des dates, donc ça ne compte pas. C'est quand même fou que cette langue ne veuille pas rentrer une bonne fois pour toutes dans ma tête alors que je gère parfaitement mon cours d'allemand...

Je me lève donc avec une mine un peu plus froissée que d'habitude. Inutile de me regarder dans le miroir pour le savoir : c'est l'effet immédiat que me fait la vision de cette petite croix rouge (à côté de laquelle j'ai dessiné une tête de mort) dans le coin de la case du jour sur mon calendrier. Cette croix (et cette tête de mort) signifie "Aujourd'hui, on parle anglais". Une fois toutes les deux semaines, ça ne devrait pas me sembler si dramatique, mais j'ai l'impression que c'est si ridicule ! Comment une pauvre séance de conversation en anglais, avec des gens qui ne parlent même pas si bien anglais que ça, pourrait m'aider à remonter la barre ?

Je descends les escaliers en traînant des pieds. I want to die. Ah, ça, je connais. Je veux mourir, mais pas autant que quand je franchis la porte de la salle à manger et que mon regard tombe sur Ignas.

Oh shit. Non seulement je vais me taper une journée pourrie à parler anglais, mais en plus je vais devoir le faire devant lui. Je voudrais disparaître, que le sol m'aspire, qu'une tornade m'emporte, qu'une vache me fonce dessus, tout, n'importe quoi, whatever mais pas être là. Ignas doit voir à ma tête que quelque chose ne va pas, parce que d'habitude, c'est moi qui lui propose le premier sourire de la journée.

- Goodmorning sweetie !

Je tourne un oeil fatigué-blasé vers mon père. Un croissant dans les mains, il rayonne. Je soupçonne mes parents d'avoir inventé cette affaire de journée anglophone pour s'amuser, je suis sûre qu'ils adorent parler anglais mais ils n'en ont jamais l'occasion.

- Hi. je réponds, de mauvaise volonté.

- Did you sleep well ?

Je me tourne vers ma mère, qui vient de me lancer ça avec un sourire beaucoup trop grand pour être raisonnable un matin de congé. Je n'ai pas encore le cerveau assez réveillé pour lui répondre autre chose qu'un "Hmm" qui veut dire tout et son contraire. Et je vais m'asseoir à l'autre bout de la table. Bien que je sois occupée à remplir ma tasse de café, j'intercepte un clin d'oeil entre ma mère et Ignas. Je fronce les sourcils d'un air suspicieux. Mes parents ont mis Ignas au courant, donc. Et il ne se fera pas prier pour jouer le jeu, visiblement, puisqu'il me lance dans un anglais nickel parfumé à l'accent de série américaine :

- So, you have to speak English every two weeks, right ?

- Yes.


Pas très loquace, j'en conviens. Mais Ignas ne se démonte pas.

- It's a fun idea, I think. I like to speak other languages, it's like travelling with just words.

- That's right
, répond ma mère. It's amazing !

Son accent ne rivalise clairement pas avec celui d'Ignas, et elle a l'air de réfléchir aux mots qu'elle va dire pendant quelques secondes. Mais elle a l'air de trouver ça réellement amusant. Comme si elle jouait un rôle de théâtre. Mon père regarde la scène avec un air ravi et sirote son lait au miel. Je vois bien qu'il me jette un petit regard en coin, mais je suis loin de trouver ce manège aussi marrant qu'eux. Dans le fond, j'aimerais bien que cette journée soit un bon moment pour moi aussi, mais le fait de savoir que c'est précisément pour améliorer mon niveau pourri en langue qu'on l'a instaurée m'empêcher de me lâcher. Quelque chose bride mes mots, les retiens dans ma bouche, me murmure qu'il vaut mieux que je garde tout dans ma tête.

Maman et Ignas conversent presque tranquillement, si on fait abstraction des quelques blancs que laisse ma mère dans ses phrases, et papa prend part à la discussion dès qu'il n'a pas les lèvres dans sa tasse. Je vois bien qu'on essaie de me tendre des perches, qu'on me pose des questions pour m'offrir une opportunité de répondre à mon rythme, mais je tourne et retourne le vocabulaire dans ma tête, je mets plusieurs minutes à former une phrase basique et je continue à douter de l'avoir bien construite... Je voudrais dire plus de choses, mais être bloquée ainsi me frustre. Alors je finis par me contenter de mâchonner une tartine de confiture en hochant la tête ou en la secouant selon les réponses qu'on attend de moi.

Ignas, lui, est à l'aise comme un poisson dans l'eau ! A croire que c'est lui qui a inventé le concept des journées anglophones ! Je suis sûre que mes parents seraient aux anges s'ils avaient un enfant comme lui : appliqué, fluide, so bilingual.

Comme j'ai fini ma tartine et que mon estomac n'est toujours pas rassasié, je tends une main en direction d'Ignas et du sachet en papier qui trône devant lui. je prends carrément la peine de le couper dans sa discussion sûrement passionnante pour lui demander :

- Sorry, Ignas, can I take the pain ?

Sa main se suspend en plein mouvement, sa bouche reste ouverte sur un silence. Mes parents me fixent. La voix d'Ignas franchit enfin ses lèvres.

- The...

Son visage change instantanément et je vois qu'il se retient de rire.

- The "pain" ?

Cette fois, ses joues se gonflent dans un rire pas si retenu que ça, et il éclate finalement.

- Mais Alice ! Tu veux dire le pain ? The bread ? "THE PAIN" JPP !

Tandis qu'il s'étouffe dans son hilarité, tout accent oublié, je voudrais m'enfoncer dans le dossier de ma chaise, devenir une latte en bois parmi d'autres. La honte dévore mes joues, je n'ose même pas regarder mes parents. Evidemment, que ce n'est pas "pain", le mot en anglais. Je connais "bread", et je me sens encore plus stupide en sachant que j'ai formulé les phrase trois fois dans ma tête avant de la sortir avec autant d'assurance.

Ignas est irrécupérable, il rit, puis parvient à reprendre son sérieux, et rit de plus belle dès qu'il me regarde ou que ses yeux passent sur le sachet de pain. Avec tout ça, je n'ai même plus envie de manger, mon appétit a disparu à ma place. J'absorbe en deux gorgées ce qui git toujours au fond de ma tasse, puis je me lève de table sans ajouter quoi que ce soit. Je vais aller prendre une douche, là au moins, je serai tranquille.

Alors que je monte les escaliers, j'entends la conversation reprendre en bas, avec quelques mots d'anglais, mais surtout en français, maintenant que je ne suis plus là. Mes parents et Ignas rient, leur amusement résonne dans le couloir. Et, alors que je monte les escaliers, les yeux un peu piquants, un demi-sourire vient tout de même se planter au coin de mes lèvres. Triste que l'anglais ne soit définitivement pas mon fort, mais heureuse qu'Ignas soit de bonne humeur ce matin.

VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 06 Oct 2025 à 19h04
Franchement, j'ai passé en revue les thèmes de la liste que j'ai choisie et j'ai assez vite vu quel prompt allait aller avec quel projet d'écriture (ou pas, d'ailleurs). Mais là, j'ai carrément eu l'illumination à l'instant où j'ai renoté ce titre dans ma liste. C'était Alice et Ignas avec un accent pourri, d'office. Rip Alice.

Commentaires (2)

Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 06 Oct 2025 à 19h51
OUIIII UN POV ALICE, TROP BIEN !
La façon dont tu as calé le thème "take the pain" c'est simplement DU GÉNIE ! J'ai ri xD
Puis c'est tellement authentique, je te suis dans chacune des scènes tout est absolument tel que ça pourrait réellement se passer ! J'adore cette scène ! Le rire incontrôlé d'Ignas ça fait tellement chaud au cœur, lui qui est si ronchon d'habitude J'adore :')

(P.-S : Dans le 4ème paragraphe il y a des balises italiques en trop ♥)
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 06 Oct 2025 à 20h27
(J'avais pas refermé la balise oops)

Franchement contourner les thèmes c'est ma passion Le mot "pain" je peux pas m'empêcher de voir un morceau de pain même si je le lis correctement en anglais. C'est peut-être aussi en partie à cause du fait qu'on a déjà eu un élève qui s'appelait Pain et que l'application scolaire traduisait systématiquement "Douleur" (on sait toujours pas pourquoi ça traduisait mdr)

En tout cas, j'ai bien aimé aussi montrer Ignas qui rit et Alice qui a le seum. C'est souvent l'inverse, et quand Ignas se marre c'est souvent moqueur ou cynique, mais ça arrive héhé

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