/!\ ATTENTION : Ce texte est la suite directe de ce texte. /!\


20/09/2024

Zoran rentre, comme je l’imaginais, vers dix-neuf heures. Je nous ai concocté un repas convivial. Du moins, j’ai essayé avec ce que je trouvais dans le réfrigérateur. La table est mise, un peu plus d’investissement et je nous allumais des bougies ! Au lieu de ça, j’ai préféré nous mettre à disposition à chacun une feuille blanche et un stylo. Ce soir, je veux discuter à cœur ouvert avec lui. Inscrire sur cette feuille toutes ses envies et faire en sorte de les réaliser avant la fin de l’année scolaire. 
Zoran enlève son manteau et ses chaussures sans se presser. Il dépose ses livres fraîchement empruntés sur le meuble de l’entrée.

— Ça sent bon, tu t’es fait quoi ? 

Sa formulation me démontre par A plus B qu’avant ça, je ne l’incluais pas. En tant que colocataires, on ne devrait pas cuisiner seulement pour soi chaque soir. Je tiens à ce qu’il le sache dorénavant. 

— En fait, je nous ai cuisiné un dîner pour tous les deux. 

Il fronce les sourcils. Évidemment, il cherche le loup dans cette histoire. 

— Tu as invité une fille et elle t’a posé un lapin ? 

Sa plaisanterie se veut intelligente : cela aurait pu se produire. 

— Ne t’imagine pas que mes talents culinaires se limitent à la gent féminine. Je peux préparer d’excellents samoussas pour tout le monde. 

Il hoche la tête devant la table à manger.

— Et les feuilles, c’est pour quoi ?
— Installe-toi et laisse-moi t’expliquer.

Il s’assoit prudemment, comme si j’avais posé des punaises sur sa chaise. Je lance ma playlist pour garder un fond sonore. Je déteste le silence, et je doute que Zoran l'apprécie davantage. 
J’apporte des antipasti composés de tomates, poivrons grillés, mozzarella et de jambon fumé. Le grille-pain fait sursauter Zoran. 

— Pour accompagner cette entrée, je te propose un cocktail fait maison. 

Il gratte son crâne rasé et demande à en savoir plus. Dans son expression je crois déceler une lassitude soudaine. Est-ce que je suis en train de l’ennuyer avec mon dîner ? Peut-être qu’en ce vendredi soir, il aurait préféré bouquiner seul dans sa chambre. 

— Si tu ne veux pas de mon Garibaldi revisité, je peux te servir le jus d’orange qu’il reste si tu veux. 
— Vu que je ne sais pas ce que tu mijotes, je préfère rester au sans alcool, s’il te plaît. 

Qu’il est peureux. Sa prudence m’amuse autant qu’elle m’ennuie parfois. Son caractère est forgé ainsi : dans la douceur et l’accalmie. Pourtant, quand je lui explique l’objectif de ce repas, je décèle toute autre chose. De l’intérêt, de la hâte, un grain de folie. Zoran est en pleine métamorphose. 

— Alors, qui commence ? 
— C’est ton idée, alors vas-y ! me lance-t-il. 
 — Très bien. J’aimerais organiser une soirée à thème sur l’État de Géorgie.

Il écrit avec attention ma première idée. 

— Une immersion en Géorgie, avec du vin local et plein d’autres produits, tu vois le genre ? On inviterait des amis de la GIPA, ça pourrait vraiment être sympa.

J’avale une gorgée de cocktail. Délicieux : Zoran ne sait pas ce qu’il manque.

— Carrément. A mon tour alors ? 
— Ouais. Ca peut être une idée sur le long terme, une règle que tu voudrais instaurer,… ce que tu veux ! 

Je saisis ma meilleure plume pour rédiger son envie. Le fait qu’il prononce celle-ci, avant toutes les autres, me provoque un large sourire. « Se parler tous les jours. Ne jamais agir comme si on était seul ou que l’autre était un inconnu. »
La liste compte déjà trois envies de chaque côté quand l’entrée se termine. Je quitte la table pour vérifier la cuisson du plat principal. 
Quand je regagne le séjour, maniques en main, Zoran me défit du regard. 

— Puisqu’on parle sans filtre ce soir, je peux te poser une question ? 

Je sens que je pourrais regretter l’idée de ce dîner. J’acquiesce avec crainte.

— Est-ce que tu as organisé tout ceci parce que tu as lu mon journal ? 

Je manque de me brûler avec mes samoussas. Les allers-retours en cuisine se multiplient tandis que j’apporte la garniture, puis un ustensile oublié, et enfin une carafe d’eau fraîche. Ces cent pas ne m’ont aucunement aidé à formuler une réponse pertinente. Désarmé, j’opte pour la vérité. 

— En rangeant les mille livres que tu avais laissés sur la table, je l’ai fait tomber. Je suis désolé, je n’ai pas pu m’empêcher de le feuilleter et j’ai trouvé ton texte d’hier. 

Les muscles de sa mâchoire se contractent et ses yeux foudroient le parquet. Ce n’est pas tout à fait la faute du parquet si les pages de son journal se sont tournées…

— Et, c’est juste une culpabilité spontanée qui t’as incité à faire ça, ou une envie sincère de faire de cet endroit un appartement convivial et sympa ? 

Je ne peux pas me retenir de rire un peu. Sa façon de poser des questions assassines en restant las, immobile… Vraiment, il serait l’homme idéal pour incarner un psychopathe au cinéma. Son visage anguleux et son accent Serbe : le cocktail parfait.

— Sincèrement, ce que j’ai lu m’a choqué. Je me suis dit que j’avais merdé, et je tenais absolument à me rattraper. J’pense que tu as raison. On n'a pas passé autant de temps à s’organiser pour cette coloc juste pour s’ignorer toute l’année. Je m’excuse de m’être isolé.

Il accepte de me pardonner et entame la suite du dîner. Ses compliments sur ma cuisine m’aident à me détendre après cet interrogatoire salé. 

— Tu peux écrire ça pour ma quatrième envie : « Ne pas lire le journal de mon colocataire, même si celui-ci tombe accidentellement par terre ». 

Je m’exécute. « HONEY » de Måneskin passe en fond. Je monte le son, car j’adore cette chanson. 
Je n’ai jamais été aussi fier d’être italien que lorsque Måneskin a remporté l’Eurovision en deux mille vingt-et-un. À la fin de leur performance en tant que gagnants, Damiano, le chanteur, embrasse Thomas, le guitariste. Je me souviens très distinctement de ce baiser sous la pluie de confettis. Tandis qu’ils exultaient pour leur victoire, mon père soupirait de désespoir. « Non mais, ils n'ont pas honte ? », disait-il. J’ai su que je ne lui dirais jamais que Damiano était à mon goût. Trois mois après, mon père est mort. Quatre ans plus tard, je suis en train de fredonner « this Italian amor ». Quand j'y pense, Damiano est une version italienne de Zoran. Presque le même nez, la même carrure, et, à la sortie de cette chanson, le même crâne rasé.
Dans la seconde moitié du morceau, il - la version italienne de Zoran - chante « It's not a one-night stand if it turns into two ». 

— Les “one night stand”, voilà un sujet de coloc plus que sérieux ! 

Il hausse les épaules, visiblement pas concerné.

— Ah si, si, il faut en parler Zoran ! Ce n’est pas le jour J que tu vas m’avertir, il nous faut un code. Une chaussette à accrocher à la poignée de porte par exemple. Un SMS qui dit « l’appartement est-il safe ? »… tu saisis l’idée ? 
— Oui, je crois. Mais ne compte pas sur moi pour ranger mes livres dès que tu ramènes ici un coup d’un soir. Je serai silencieux, point barre. 

Il note mot pour mot sur sa feuille : « Nico s’amuse = chaussette sur la porte + silence dans l’appart. » Je m’apprête à écrire la même chose, mais il me lance son stylo sur le bras. 

— N’écris pas de bêtise.
— Quoi ? J’écris strictement comme toi !
— C’est inutile, jamais je ne ferai ça. 

Nous allons rentrer dans un débat, je me prépare à entendre l’avis de l’ex-faux-taulard. 

— Comment peux-tu le savoir en avance ? 
— C’est comme ça. J’ai besoin de connaître la personne. Je ne peux pas accéder à l’intimité d’une fille sans l’apprécier d'abord, et en retour, je ne pourrais pas lui céder la mienne si elle connaît à peine mon prénom. 

Je mords vigoureusement dans un samoussa. Partager cette conversation avec Zoran m’intéresse quarante fois plus que le moindre cours de Mme Torres.

— Allons, quelle image ! Tu peux connaître cette personne depuis des mois et passer une seule bonne soirée avec elle ! 
— Non, je ne crois pas que je puisse faire ça. 

Je raie donc le début de ma phrase et lui rends son stylo.

— Bien, sujet clos alors. Et, si tu ramènes ici une fille pour, disons, toute la vie. Tu mettras un voile sur ta poignée de porte ? 
— Considère plutôt que tu devras dormir ailleurs quelque temps.

Quel toupet ! Comme si j’étais un colocataire gênant ? 

— Si tu rencontres ma future femme, je veux que ça se fasse dignement. 

Je ne note pas cette idée-là.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 06 Oct 2025 à 18h17
(Comme à chaque fois) ce texte appartient à mon histoire annexe "ZEN".

Honey de Maneskin pour vous immerger dans l'ambiance ! :)

4/31

Commentaires (1)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Oct 2025 à 00h23
J'adore la dynamique Zoran-Nico, mais là Zoran qui brise le cœur de Nico ME brise le cœur

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