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Season
06 octobre


Ignas dormait, paisiblement enfoncé dans sa couette. Les petites heures du matin approchaient, mais la nuit s'était montrée plus clémente que la veille. Et que l'avant-veille. En fait, pour être complètement honnête, Ignas pensait ne jamais pouvoir aussi bien dormir dans cette ferme qui craquait de partout et dont les volets en bois remuaient au moindre coup de vent. Le seul bémol qu'il restait à effacer n'était autre que le coq qui ne manquait pas de faire entendre son cocorico ridicule dès qu'il se sentait d'humeur - c'est-à-dire bien trop tôt.

Mais le coq n'eut pas le temps de chanter, ce matin-là. Non, cette fois, ce fut un son grinçant, légèrement étouffé par la hauteur d'un étage, qui réveilla Ignas. L'adolescent eut d'abord le réflexe de cacher sa tête sous l'oreiller. C'était une technique qui avait déjà fait ses preuves face aux "Ignaaaaas ! Lève-toiiiii !" de sa mère. Hélas, triple fois hélas, l'ennemi actuel était visiblement plus puissant que la voix d'une maman. Quel enfer...

Le son montait toujours depuis le rez-de-chaussée et transperçait les tympans d'Ignas. Désormais complètement réveillé, et de mauvaise humeur, de surcroît, l'adolescent souleva un coin de son oreiller pour s'offrir une vue sur le radio-réveil qui décorait la vieille commode de sa chambre. 7h30. Et déjà du boucan.

Ignas poussa un grognement avant de se tirer du lit. Il n'avait aucune envie d'entamer une nouvelle journée dans cet endroit ennuyant à mourir, mais rester sous les draps sans pouvoir se replonger dans ses rêves, il n'y avait rien de plus frustrant ! Ignas enfila un sweat noir orné du nom de sa marque préférée, cala ses pieds dans de vieilles baskets qui avaient atteint le grade de pantoufles, et il descendit les escaliers grinçants avec autant de lenteur que possible. Il fallait montrer qu'il n'était vraiment pas matinal. Question de principes.

En arrivant en bas, dans le hall au carrelage toujours aussi moche, Ignas tendit l'oreille pour savoir de quelle pièce exactement venait la plainte aux allures vaguement musicales qui l'avait réveillé. Un instant de réflexion. La cuisine. Evidemment. L'adolescent poussa la vieille porte en prenant soin d'arborer l'expression la plus ronchonne possible. Il ne fut même pas surpris de tomber sur Alice en train de déjeuner. En revanche, il ne comprenait toujours pas comment c'était possible, pour une ado de 17 ans, de se lever volontairement à 7h du matin. C'était tout bonnement inconcevable. En le voyant entrer dans la pièce, Alice suspendit une tranche de pain au-dessus de son bol de cacao.

- Salut ! Tartine ?

Ignas grommela quelque chose qui devait ressembler à "Non merci". Ou peut-être plutôt juste "non", sans le "merci". Alice ne s'en formalisa pas et croqua dans son déjeuner. Ignas la regarda une seconde. Puis deux. Puis il se fit la remarque qu'il devait ressembler à un sacré clampin, figé comme il l'était devant la porte. Les mains dans les poches de son sweat, il se dirigea vers la machine à café, seul électroménager qu'il savait situer dans cette ferme et dont il voulait bien se servir. Peut-être bien que c'était d'ailleurs le seul électroménager du coin qui ne datait pas des années 40, aussi.

Tandis que le café coulait dans une tasse, Ignas entendit Alice derrière lui, à travers le son désagréable qui faisait office de musique. Elle chantonnait. En y faisant un peu attention, Ignas reconnut qu'elle chantait la même mélodie que la radio. Donc, Alice connaissait cette horreur acoustique ? Oh, et puis après tout, était-ce vraiment étonnant ? Ignas soupira, prit sa tasse, s'adossa au plan de travail et souffla sur la fumée de son café.

- C'est vraiment de la musique, ce bruit, là ?

Alice cessa de chantonner et se retourna sur sa chaise. Elle avait une trace de choco en dessous de la bouche. Ignas leva un sourcil.

- Bien sûr que c'est de la musique ! De la musique classique même. T'as vraiment jamais entendu parler de Vivaldi ?

Vival-qui ? Ignas se rendait bien compte qu'il aurait l'air complètement idiot en posant cette question. Il opta donc pour une stratégie à l'aspect bien plus intelligent.

- Pff. Evidemment que je connais Vivalti.

- Vivaldi.

- Ouais, c'est ça, Vivaldi.

Ignas garda un regard blasé de façade pour ne pas montrer que sa super stratégie foirait totalement.

- Oh, dit Alice en sirotant son cacao. Alors je suppose que tu reconnais L'été maintenant que tu es un peu mieux réveillé par ton café.

Cette fois, Ignas abandonna toute tentative de dissimuler son incompréhension. Il pointa la radio du pouce.

- L'été, ça ? C'est pas la météo, c'est juste du... du...

- Du violon.

- Ouais, du violon.

Alice sourit derrière son bol de cacao.

- Oui, c'est l'été. C'est le titre de ce morceau. Vivaldi en a composé un pour chaque saison. Tu sais, Les quatre saisons de Vivaldi. On en parle souvent. Ecoute mieux, tu verras, on entend un orage d'été.

- Si tu le dis.

Ignas tendit l'oreille, plus pour donner une raison à Alice de ne pas continuer son explication que pour réellement prêter attention à la musique. Un orage d'été ? Où est-ce qu'elle allait chercher ça ? Après plus de six secondes d'écoute, l'adolescent se concentra à nouveau sur son café.

- J'entends pas tes orages.

- Mais si, attends.

Alice leva un index et sembla désigner la radio, comme si l'appareil allait lui obéir et faire un bruit d'orage, juste histoire de lui donner raison. Lorsque le son du violon accéléra d'un coup, Alice agita le doigt.

- Là ! Tu vois ? C'est comme les orages qui éclatent alors que tout est calme dehors. Quand les champs sont secs, que le soleil passe à travers le maïs, que les vaches prennent l'ombre tranquillement sous les abres... et puis d'un coup, boum, c'est l'orage !

Ignas ne visualisait pas ces images que la fille d'agriculteurs lui décrivait. Chez lui, l'été, c'était plutôt la canicule qu'on fuit au frais dans les parcs ou à l'intérieur avec la clim'. Des vaches, il en voyait en photos ou à la télé, tout au plus. Il ne voyait pas trop ce que ça changeait, qu'elles se couchent à l'ombre. Et puis l'orage... En fait, il n'y avait jamais fait très attention. Pour lui, un orage, qu'on soit en été ou en hiver, c'était le même. On voyait des éclairs dans le ciel, qui se décidaient parfois à frapper le paratonnerre d'un building pas loin, et on espérait ne pas avoir de panne de courant.

Mais alors qu'il préparait sa réponse pour Alice, une réponse qui lui aurait fait comprendre à quel point c'était débile de chercher des saisons dans la musique, Ignas se ravisa. Il crut déceler ce que l'adolescente voulait dire. Là, c'était comme une déflagration, un coup de tonnerre. Et puis ce calme, juste après... L'orage commençait à prendre forme.

Alice observait Ignas, mine de rien, en se préparant une nouvelle tartine. Elle voyait bien que quelque chose faisait son chemin chez lui. Il n'avait jamais écouté de musique classique, c'était évident. Heureusement, Vivaldi n'était pas le plus ennuyeux ni le plus compliqué des compositeurs. Les saisons, c'était un concept évocateur, tout le monde pouvait y retrouver quelque chose de connu. Ignas ne connaissait peut-être pas les champs avant la pluie. Que pouvait-il entendre de la ville lorsque les violons s'emballaient ? Alice se risqua à briser l'écoute silencieuse du morceau.

- Alors ? Tu l'entends maintenant ?

- Hm, je crois.

Ignas perçut l'étincelle dans les yeux d'Alice à cette réponse.

- C'est vrai ? Super ! Attends, je vais te faire écouter les autres saisons, tu vas voir, c'est différent à chaque fois !

Elle pianota sur son smartphone. Ignas mit quelques secondes à comprendre que la radio, qui avait pourtant l'air de dater de l'Antiquité, était un appareil connecté. Alice avait donc écouté L'été de son plein gré ? Ignas n'était pas encore prêt à l'accepter, mais le morceau s'arrêta et d'autres notes prirent sa place. Toujours du violon. Pourtant, le son n'était pas le même. Plus doux, plus posé. Ignas entrevit l'écran du téléphone et aperçut une dame en robe violette. C'était elle qui jouait du violon. Elle avait l'air paisible. Et un peu triste, mais pas encore tout à fait.

Alice pointa une nouvelle fois son index vers la radio comme pour pointer du doigt les passages importants. Ignas n'était pas sûr de ressentir ce qu'il fallait à chaque fois. Mais au bout de quatre ou cinq fois, il commença à comprendre ce qu'Alice lui "montrait".

- C'est marrant, c'est lent comme des feuilles qui tombent. Tu sais, comme dans les parcs, quand les arbres deviennent tous morts en même temps.

- Exactement !

Alice semblait ravie qu'Ignas mette de lui-même des mots sur les notes qu'il entendait. Elle eut envie de le pousser un peu plus loin.

- Du coup, je te laisse deviner quelle saison c'est...

- L'automne ?

Avec un grand sourire, l'adolescente hocha la tête. Et Ignas se sentit cette fois très intelligent. Se laissant prendre au jeu, il commenta les différents passages qu'Alice lui faisait remarquer.

L'été et L'automne passés, Alice fit écouter à Ignas L'hiver. Il fut particulièrement surpris de constater que de réelles émotions lui venaient à l'écoute de ce morceau. Il fit beaucoup moins de commentaires que lors du titre précédent. Lorsqu'il s'autorisa enfin à interrompre sa concentration silencieuse, il se surprit lui-même.

- On dirait une histoire d'amour un peu triste qu'on passerait à la télé dans un film de Noël. Ou celle d'une famille qui voudrait passer les fêtes ensemble mais qui est séparée. Un truc comme ça, tu vois ?

- Oui, Ignas, souffla Alice. Je vois très bien. C'est un peu ça aussi pour moi. Et là, ajouta-t-elle, c'est comme de la neige qui tombe. Tu trouves pas ?

Ignas hocha la tête, convaincu pour de vrai d'entendre les flocons tomber sur un banc, au bord d'un trottoir, ou sur les auvents des cafés dans les rues. Les notes lui évoquaient les passants pressés de finir leurs achats de Noël, dont les pieds clapotaient dans les flaques de neige fondue. Ou ces odeurs de boulangerie qui réchauffaient la ville le matin. La chaleur des transports en commun, les passagers encore un peu endormis parce que le soleil se levait trop tard pour eux.

Il décrivit tout ça à Alice, et il s'en étonna intérieurement. Qu'est-ce qu'elle pouvait comprendre de tout ça, elle ? Le lever aux aurores, c'était quotidien pour elle, même en juillet. Et les courses de Noël, dans son coin perdu, ça n'existait pas. Il fallait aller jusqu'à la boutique la plus proche, ou bien se faire livrer.

Le morceau ne tarda pas à se terminer sur le visage serein de l'interprète à l'écran du smartphone. Alice tapa un nouveau titre dans la barre de recherche.

- Aller, on va pas s'arrêter à trois. Je vais te faire écouter Le printemps.

Ignas ne broncha pas. La musique commença, bien plus vive, bien plus joyeuse que la précédente. Et tandis que le cacao et le café disparaissaient dans leur bol et leur tasse respectifs, les deux adolescents profitèrent des notes de violon, un instrument au son finalement pas si grinçant. Et ils partagèrent encore un moment leurs impressions, discutèrent des images qui leur venaient et contemplèrent ensemble les pétales de fleurs de cerisier qui volaient dans la cuisine, ou les insectes qui bourdonnaient aux fenêtres. Transportés par la dernière des quatre saisons.

VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 07 Oct 2024 à 00h33
Si vous avez l'oeil, vous aurez remarqué que j'ai pas écrit pendant 2 jours (oops). Après avoir écrit dans le rush pour le 3e thème, j'ai préféré ne pas me forcer pour le 4e thème, et il se trouve que j'ai eu vraiment trop peu de temps libre vendredi et samedi. Alors j'ai un peu compensé dimanche et je pense qu'à partir de maintenant, je vais m'autoriser à écrire sur plusieurs thème durant une même journée ou de faire des pauses d'autres jours, et que mon objectif sera tout simplement d'avoir fait les 30 thèmes à la fin du mois d'octobre ♥

J'ai eu presque une dizaine d'inspirations différentes pour ce thème ! Les saisons sont partout et j'ai plusieurs idées de projets dans lesquels elles ont de l'importance. Je me suis finalement arrêtée sur une scène un peu moins littérale à propos du thème, dans laquelle je fais vivre pour la première fois deux personnages d'un projet qui a commencé à prendre forme il y a peu de temps dans ma tête. Ça me vient assez facilement, mais j'aimerais le laisser de côté quand même, le temps que ça mijote correctement (une bonne histoire, c'est comme des carbonades, faut laisser sur le feu plusieurs jours).

Prompts (trouvé sur Pinterest)

Commentaires (4)

Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 15 Oct 2024 à 22h11
*découvre qu'Ignas et Alice sont des personnages d'un de tes projets*
*souris avec satisfaction*
(EDIT : oui parce que j'ai lu "humor in the dark" avant évidemment, je trouvais ça tellement mieux de lire dans le désordre... en fait j'ignorais qu'il pouvait y en avoir un, enfin bon ;-;)

J'ai trop aimé lire ce texte Milou ! J'ai presque envie de le relire en associant à chaque fois la musique de Vivaldi, pour partager avec tes deux adolescents ces sensations si particulières ! Hâte de lire la suite de tes créations pour ce Writober ! :D
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 15 Oct 2024 à 23h14
(Oui voilà je me suis dit que t'avais lu l'autre texte avant krkr)

J'ai réécouté les 4 saisons pour ne pas raconter n'importe quoi, même si j'en connais plusieurs passages sans me tromper. Au début, je devait juste écrire à propos de L'été alors c'était facile, puis quand j'ai ajouté les autres, j'ai ouvert YouTube :')

Merci d'être ma fan n°1 ahah
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 16 Oct 2024 à 12h59
Je prends ce titre avec honneur et avec un énorme plaisir ! :D
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 16 Oct 2024 à 12h59
P.-S : j'attends juste d'en savoir plus sur Ignas et Alice pour pouvoir les fanarter ;DDDDDD

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