/!\ A lire seulement si vous avez déjà lu le texte "Summer" ! /!\

Emilia prend sa voiture pour passer chercher Nico. Crawford est une petite commune qui compte à peine mille habitants. La mère d’Emilia a eu un coup de cœur pour ce pavillon rose à l’architecture pointue. La maison est chaleureuse, elle attire les regards des voisins… mais Emilia ne l’apprécie pas. Elle préférait habiter à Atlanta, au cœur de l’activité urbaine et artistique. Chaque sortie qu’elle organise désormais est soldée par minimum une heure de trajet. Aujourd’hui ne fait pas exception à la règle.

Elle arrive à Buford après soixante-dix minutes. Une place est libre devant la construction en briques qui abrite ses amis.

« Je suis garée devant. » envoie-t-elle à Nico par message. 

Il ne lui répond pas. Elle se montre patiente et coupe le contact de sa voiture.

Quelques minutes plus tard, c’est Zoran qui pousse la porte du bâtiment. Par réflexe, Emilia s’enfonce dans son fauteuil : en vain. Non seulement le Serbe reconnaît son véhicule, mais en plus il la surprend en plein essai de camouflage. Elle a envie de disparaître… voir de se faire passer pour une sœur jumelle. « Oui, on se ressemble beaucoup, c’est tout le concept. »

Le plus étrange dans cet instant de gêne, c’est la neutralité de Zoran. Il doit comprendre qu’elle lui a menti par message il y a deux heures. Pourquoi ne montre-t-il aucune colère ? Aucune déception ? Au lieu de ça, il avance vers la caisse et s’installe côté passager. Aux commissures de ses lèvres, Emilia perçoit un semblant de sourire. Zoran, lui, apprécie en toute quiétude la « blague » de son amie - s'être glissée sur son siège. Elle n’aspire plus qu’à une seule chose : développer ses pouvoirs de mutante et devenir invisible.

— Comment tu vas ? 

Sa voix ressemble à une caresse. Emilia ne saisit pas ce qui est en train de se passer. Où est Nico ? 

— Bien, et toi ? 
— Super. Quand on parle de pique-nique, je suis toujours en forme. 

Les muscles d’Emilia se contractent : la gêne la foudroie. Ses joues sont rouges. Elle s’arrache de petites portions de peau au niveau des doigts. 

— Tu ne démarres pas ? 

Les sourcils du Serbe se froncent : il perçoit l’embarras de son amie. 

— Quelque chose ne va pas ? 

Emilia l’évite. Tout sauf croiser son regard qui déborde ouvertement d’amour à son égard. 

— Je suis juste… un peu confuse. 

Il attache sa ceinture de sécurité. Machinalement, elle remonte son haut décolleté. La honte alourdit ses épaules. Elle s’est particulièrement apprêtée pour cette journée. Ses cheveux sont attachés, et deux barrettes de perles maintiennent sa frange rideau de chaque côté. Le visage dégagé, elle s’est maquillée plus que d’ordinaire. Son trait d’eye-liner est plus long : ça lui donne un regard de biche. Toutefois, la biche est apeurée en ce moment. Pourtant, Zoran n'est qu'un agneau. Le loup se cache probablement dans sa maison de briques. 
Elle se souvient de ses chaussures à talons qui l’attendent sur la banquette arrière. Elles allaient parfaitement matcher avec son ensemble bleu, et, si ses talons s’enfonçaient malencontreusement sur le chemin… Elle prévoyait que Nico la porte dans un éclat de rire dont il se souviendrait pendant les dix prochaines années. L’imagination peut parfois être plus douloureuse que la réalité. 

— Qu’est-ce que tu penses, tu veux te confier ? Tu as l’air préoccupée, essaie Zoran.

Elle déplore la mention « déconnecté depuis une heure » sous le nom de Nico. 

— Non, rien du tout ! Excuse moi, je faisais l’inventaire du nécessaire pour le pique-nique, et je me disais qu’on pourrait prendre des couverts chez toi ? 

Zoran commence à se détacher : elle le retient.

— Oh, attends ne te fatigue pas, je vais y aller. C’est de ma faute, c’est moi qui les ai oublié.

Elle lui prend des mains ses clés et se faufile jusqu’au bâtiment où elle disparaît. 



La clé tourne dans la serrure, indiquant à Nico que son plan de sauvetage a échoué. 

— T’as oublié les capotes mon Zozo ? 

Il lui arrive de surnommer son colocataire de cette façon, chose que le Serbe déteste. La mine de Nico devient livide quand il voit Emilia. L’américaine a les yeux qui brillent et tout chez elle trahit une profonde déception.

— Tu dois avoir une excellente explication à cette horrible situation, j’en suis sûre.

Il se lève et essaie de la guider jusqu’au salon pour discuter.

— Je peux entendre ce que tu as à me dire en étant debout. 

Nico a plutôt l’impression qu’à la moindre secousse, sa fragile assurance va s’écrouler sur le plancher. Il a le cœur brisé à l’idée de voir Zoran seul dans l’habitacle. 

— Nico, qu’est-ce qui se passe ? Sois honnête avec moi. 
— Quoi ? J’ai juste un empêchement de dernière minute, alors plutôt que de pique-niquer avec moi, tu peux bien aller manger avec Zoran, non ? Après tout, ce n’est pas un rencard, juste une « JENA » !

Emilia se sent ridicule.

— Je voulais y aller avec toi, Nico. Tu ne comprends pas ? 

Il passe sa main dans ses cheveux, comme s’il souhaitait étirer son propre front. Ses sourcils trahissent son exaspération. Il ne parvient pas à canaliser ses émotions.

— Emilia, assieds-toi. 

Elle reste statique, les bras croisés.

— Très bien. Je vais être sincère. S’il y a quelqu’un ici qui ne comprend pas, c’est toi. Tu es aveugle à tout ce qui arrive. Putain, je quitte les États-Unis dans un mois ! Pourquoi tu cherches à construire quelque chose ? Il y a un mec en or avec qui tu as mille points communs, qui t’admire autant qu’il t’aime et tu es prête à le snober pour un raté comme moi ?! 
— Je… 
— Toute l’année, il a lu les livres que tu as aimés, vu les films que tu préférais. Il a essayé comme il a pu de rentrer dans ton monde, mais tu ne fais que lui entre-ouvrir la porte. 
— Mais… De quel droit tu me dis ça ? Je n’ai pas à avoir des sentiments pour quelqu’un sous prétexte qu’il en a pour moi ! 
— Alors c’est mieux d’en avoir pour le colocataire de ce gars ? Tu mesures la douleur que tu peux lui infliger juste en allant pique-niquer avec moi ?!
TU as accepté d’y aller, ça ne te dérangeait pas ! 

Il marche de gauche à droite, les bras crispés. Il ne veut pas ressembler à son père en cédant à la colère. Lui-même ne saurait pas expliquer ses choix discutables. Il essaie de faire le bien en employant les moyens du mal. 

— Emilia, si Zoran n’existait pas, je sortirais avec toi... 

Elle arrête de respirer.

Un « clic » se fait entendre : la porte d’entrée vient de se refermer. Le Serbe les observe. Son visage affiche deux discours : « je m’inquiétais » et « je veux crever ». Nico connaît trop bien le second, pour le revêtir jour après jour. Emilia catapulte sa main à sa bouche sous l’effet de surprise. Leur trio est-il en train d’imploser ? 

— Zoran… implore Nico.

Les mâchoires serrées, il part s’enfermer dans sa chambre. 

Emilia ressent mille et une émotions simultanément. C’est la caverne d’Ali Baba dans sa poitrine. Est-ce qu’au travers de ses reproches, Nico lui aurait révélé ses sentiments ? 

— Peux-tu partir, s’il te plaît ? 
— Tu es sérieux ? Je viens de faire une heure de route et tu me vires de chez toi, après ce coup bas que tu viens de me faire ? 

L’amour et la haine sont deux fils électriques qui court-circuitent ensemble.

— Toi et moi, ça ne peut pas marcher, Emi. 
— Pourquoi ? Pour Zoran ou pour le fait que tu rentres en Italie ?
— Parce que je t’ai menti, comme je me mens à moi-même. Je suis instable, je n’ai jamais assumé qui j’étais. Jouer un rôle, c’est plus facile.
— Plus je t’écoute, plus je doute que tu m’aies une seule fois dit la vérité. 

Pour une fois, elle lui paraît lucide.

— J’ai dû le faire, je te le promets. Je tiens à toi. Mais, dans cette vie-là, je ne pourrais jamais t’offrir ce que tu recherches. Lui, le peut.

Il pointe du doigt la porte fermée où un poster de Nirvana est en train de se décrocher. 

— Et toi alors, qu’est-ce que tu veux ?!

Nico déglutit. Il plante ses yeux noirs dans ceux, identiques, d’Emilia. Elle tressaille. En un murmure, il fait un pas vers la vérité.

— Ce que je veux ? Lui.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 03 Oct 2025 à 20h00
Ce texte appartient à la trame de ZEN.

Le thème des malentendus, c'est vraiment le thème parfait au sein d'un triangle amoureux, non ?
En plus, c'est l'occasion de participer à ce concours sur la gêne !
(J'ai eu ma bonne dose de cringe en écrivant cette scène, je me suis sentie mal premier degré)

Commentaires (4)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 06 Oct 2025 à 16h13
J'aime pas Emilia *meurt* par contre je suis raviiiie de voir Nico prononcer ce "Lui." NOMNOMNOM
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 06 Oct 2025 à 18h20
Hihihi oui elle est pas forcément très appréciable dans ce texte ci (pauvre Zoran ♥)
Mais dans celui que j'ai posté pour le défi "dans 12 minutes" @Milou son image est un peu douce :3
Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 06 Oct 2025 à 19h08
J'ai déjà lu tes deux autres textes (mais j'avoue que j'ai oublié de repasser les commenter, il était taaaard) et je suis toujours pas spécialement en symbiose avec Emilia Mais ça me va très bien de vouloir mettre des claques à certains persos de temps en temps, il faut bien avoir envie de se défouler sinon ce serait pas drôle
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 06 Oct 2025 à 19h42
Ah et bien au temps pour moi alors ! Ouiii, c'est aussi une façon de prendre parti, au moins tu es investie dans l'histoire xD

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