(texte à la suite de tous les précédents de ma série "ZEN")


Ma dernière option m’effrayait, mais, à vrai dire, rien ne pouvait m’arrêter. Recommencer. Réinitialiser. Remonter le temps. Pour lui, je ne pouvais pas faire autrement. 
Me voilà de retour au premier septembre de l’année dernière. Je me repère parfaitement dans les couloirs de l’institut. On salue mon instinct à maintes reprises. Notamment lorsque je rattrape mon téléphone portable, à quarante centimètres du sol.
— Wow, ça c’est du réflexe ! C’est vraiment pas passé loin !
Bien-sûr : je croise Emilia dans le hall. 
— Les tomettes, ça ne pardonne pas, à ce qu’il paraît.
Dorénavant, je connais le terme et même leur couleur : l’ocre. Emilia rigole avec sincérité. Sa main apparaît devant moi, tendue.
— Je suis Emilia Bennett, je suis en première année. Enchantée. 
Je serre sa main. Notre rencontre appartient ainsi aux constantes de l’univers. Quelque part, je me sens rassuré par cette information. Apprendre à la connaître n’était pas déterminé par ces tomettes, après tout. En revanche, j’aurais souhaité retarder notre rapprochement. Qu’importe, j’ai le temps devant moi. 
Le soir venu, j’écris aussitôt dans mon journal intime. Nico ne plaisante pas sur le prochain single en vogue nommé « Tomettes », dans notre passé commun. 
Le jeudi dix-neuf septembre, je note dans mon journal ce que j’avais, à quelques formulations près, inscrit : ma désillusion sur la colocation. Le lendemain, Nico agit exactement comme dans mes souvenirs : il prépare un excellent repas et une feuille à remplir de nos envies. Nous organisons la soirée « immersion dans l’État de Géorgie ». Le Saperavi de 2016 est délicieux, paraît-il. Je ne bois pas de vin. Cela ne m’empêche pas d’apprécier l’événement. Quand nos invités partent à trois heures du matin, Nico a les joues rosées par l’alcool. Lucide malgré tout, il me remercie d’avoir insisté auprès de nos camarades pour que cette soirée ait bien lieu. Son t-shirt gris clair ne sera ainsi jamais tâché.
À la fin du premier trimestre, je m’arrange pour que Nico soit dans mon groupe avec Emilia. Notre thème est la « temporalité », l’aspect éphémère de la vie. Les choses que le temps transforme, et les cycles. 
À mon retour des fêtes de fin d’année, j’offre avec du retard son cadeau de Noël à Nico. Une platine vinyle.
— Tu es fou, Zoran ! 
Il balbutie. Des perles brillent au coin de ses yeux en amande. 
— Tous les vinyles de Måneskin que tu achètes vont enfin pouvoir sortir de leur emballage. 
Il ne sait plus que faire de ses bras. J’ai été plus discret sur ma répulsion du contact physique, mais il y fait tout de même attention. À moi de prendre cette décision. Je l’enlace. 
— J’osais pas, m’avoue-t-il.
— J’avais remarqué.
Il me semble inchangé en ce début d’année, et tout se déroule presque comme dans mes souvenirs. À un détail près : il se montre plus rigoureux dans ses études. En mai, il étudie comme prévu par M. Henderson les stéréotypes et choisit de traiter des Serbes. Je ne lis plus les romans qu’Emilia me conseille. En parallèle, elle m’en recommande beaucoup moins. 
Le vingt-sept juin arrive, et mon cœur se serre juste à cette idée. Nous devions nous disputer. Mais la colère n’éclate pas. C’est moi qui éclate en sanglots. Une impression de triomphe m'envahit.
Nous allons ensemble à la remise des diplômes. Emilia nous rejoint là-bas. L’ensemble de notre trio est admis. Nico goûte même à l’excellent brownie. J’appelle Maman. Sa réaction me paraît identique à celle que j’ai déjà entendue, dans une autre réalité. Quand nous rentrons, Nico et moi, à l’appartement, la bouteille de whisky Glendronach est intacte. 
Quelques jours après, je me retiens de lui dire ce que je pense de sa table de chevet. Elle appartient à ces éléments inchangés. 
Aucun pique-nique au lac Lanier n’est organisé, en revanche, il pleut pendant toute la première semaine de juillet. Les météorologues pourraient se servir de cette machine temporelle, sincèrement… 
Pour le moment, c’est moi, Zoran, vingt-quatre ans, qui suis là-dedans. L’été nous offre des couleurs somptueuses et des soirées fiévreuses. C’est doux, et pendant un instant : j’y crois. 

Mon téléphone m’annonce la date du jour. J’ai l’estomac noué et je ne peux rien avaler. Je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. J’essaie de canaliser mes pensées en me plongeant dans une nouvelle lecture. Les pages du roman pourraient être blanches en cet instant, je n’y prête aucune attention. Je sursaute quand Nico sort de sa chambre en bâillant. Après notre tchek habituel, il disparaît dans la salle de bain. Il doit prendre le train à treize heures pour retrouver Caleb. Ils sont devenus copains, étrange variation d’univers. Ils ressemblent à deux musiciens rêveurs quand ils se retrouvent ensemble. Je sens que cette bulle fait du bien à Nico. Ces moments d’intimité l’ont aidé à perpétuer ses entraînements à la basse et à la guitare. Aujourd’hui est une nouvelle journée. Je ne reconnais ni le chant des oiseaux ni la démarche de Nico. Propre et parfumé, il quitte l’appartement deux heures plus tard. Je lui propose de l’accompagner, mais le train est complet. 
Je me détends en actualisant les articles locaux. Aucun train ne déplore d’accident dans les environs. Je relâche la pression. 

— Monsieur Nikolić ?
Je ne reconnais pas la voix au téléphone. Le réseau est mauvais.
— C’est moi. 
— Bonjour Monsieur. Je suis le Docteur Jarren. Je vous contacte au sujet de Monsieur Cafarelli.
Ma cage thoracique se retrouve paralysée.
— Vous avez été désigné comme « personne de confiance » dans son dossier médical. Nous ne disposons pas de ses contacts familiaux, s’il en a.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Il va bien ? 
Un court silence vient briser mon cœur à jamais. 
— Je suis navrée. Monsieur Cafarelli est décédé des suites d’une pendaison. 
Vraiment ? Pourtant, c’est moi qui ai l’impression de mourir en cet instant. Ça ne peut pas être vrai.
Pas encore.
J’ai tenté de changer le cours du temps… Le Docteur Jarren continue de parler. Elle mentionne la possibilité de me déplacer pour le voir, mais je ne l’entends qu’à moitié. Non. Cela ne peut pas appartenir aux constantes de notre univers. C’est simplement impensable. J’ai dû me tromper quelque part. Je dois peut-être recommencer. Faire notre rentrée à l’institut et empêcher ce drame d’arriver. 
— ...Il n’y avait pas de lettre auprès de votre ami, Monsieur. Si cela peut, d’une quelconque manière, vous alléger, son geste ne semblait pas prémédité. L’accès à la chambre pourra se faire dès votre arrivée, en revanche…
Acouphènes. J’arrête d’écouter. 
Mon visage est déjà inondé et mon cœur noyé. 
Aucune larme ne le ramènera : je le sais, c’est la deuxième fois que je vis son départ. Alors, pourquoi est-ce que ça fait encore plus mal ? 
Je n’ai pas pu le sauver.

VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 09 Oct 2025 à 22h04
Est-ce que ce texte me déchire le cœur ? Totalement

Commentaires (2)

Avatar de Milou
VIP depuis le 02/01/2023
Milou le 09 Oct 2025 à 23h01
OMG dès le début du texte j'ai pensé à Luka dans Miraculous avec son pouvoir de "Seconde chance". Y a carrément un épisode entier où il utilise son pouvoir, qui remonte dans le passé, pour faire réussir un plan, et tout le monde l'admire en mode "t'es trop foooooort" sauf que c'est la 36 fois qu'il vit le même truc et qu'il a échoué les 35 fois précédentes en essayant d'avancer. C'est vraiment ce mood que je ressens chez Zoran aaaaaaaaaaaaaaah

Btw j'espère sincèrement que cette "constance de l'univers" n'en est pas une et que dans l'univers canon de ZEN les choses ne se finissent pas comme ça. On a pas idée d'écrire des trucs aussi brutes et irréversibles, non mais oh !
Avatar de Zukki
VIP depuis le 14/03/2020
Zukki le 10 Oct 2025 à 17h06
Ohh vraiment Luka, quel personnage !!!

"Non mais oh"
L'Alternative Universe me set d'appui pour m'éviter de me lancer dans une histoire aussi sombre :') *mais vu que visiblement j'adore les drames, c'est bien aussi d'extérioriser les pires possibilités en terme de scénario*

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